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Wajdi Mouawad: «L’un de mes plus beaux projets, c’est celui que j’ai mené avec cinquante adolescents, entre 2011 et 2015. Cela s’appelait «Avoir 20 ans en 2015.»
© David Betzinger

Tête-à-tête

Wajdi Mouawad, chasseur de nuit

L’écrivain et acteur libano-québécois vient de jouer «Seuls» au Théâtre de Vidy. Paroles d’un artiste dont les sagas intimes bouleversent, en Europe comme en Amérique

Une enfance libanaise bafouée par la guerre. Une adolescence au Québec. La gloire à Paris aujourd’hui. Wajdi Mouawad, 48 ans, écrit à même ses plaies des histoires qui vous enveloppent et vous perforent parfois. Il est enfant de Shéhérazade, mais ses mille et une nuits sont sanglantes. Pas avares de consolation, non, ni de fraternité. Mais déchirées par les tragédies de l’époque. Wajdi s’assied devant vous, justement, chemise à rayures olive et noires, lunettes circonspectes d’étudiant en archéologie.

Dans les jardins du Théâtre de Vidy, ce sont les grandes vacances qui commencent. Sur la berge, des baigneurs sirotent leur hébétude. Et Wajdi Mouawad est assorti au décor. Impossible pour le quidam d’imaginer que ce garçon à l’élégance apaisée se fondra dans moins de deux heures dans un soliloque stupéfiant. Il redeviendra alors Harwan, son double fictif, étudiant libanais exilé qui dialogue avec ses ombres, son père tombé dans le coma, mais aussi l’enfant qu’il a été, un jour, à l’ombre d’un cèdre.

Fraternité à fleur de peau

Ce retour sur ses traces, l’artiste l’a titré Seuls (Actes Sud). Ceux qui l’ont vu en scène, la semaine passée, en sont encore estomaqués. Wajdi Mouawad vous accueille comme à la maison d’abord, torse nu et slip noir. Il rumine des tourments de thésard avec l’autodérision de l’écrivain David Lodge. On sourit, on s’émeut et on glisse, sans s’en douter, dans une autre dimension, dans le sillage du héros. Appelons cela les limbes ou le non-lieu de l’exil.

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Wajdi Mouawad joue alors les grands exorcistes. Et le plateau se transforme en toile incendiaire: un coup de pinceau ici, une éclaboussure là et c’est le sujet qui vole éclats. Pulsion de mort. Extase de la matière. Ces mots ronflants trouvent leur sens ici. Harwan se libère des cadres constitués, comme pour se réconcilier avec une mémoire archaïque.

L’enfer du succès

Pourquoi Seuls, ce spectacle à part dans l’œuvre de Wajdi Mouawad? Pour suspendre la spirale des succès, souffle-t-il, ces sagas palpitantes comme la plus addictive des séries télé, mais écrites par un émule de Cormac McCarthy – l’auteur de La Route et de Méridien de sang, une référence pour Wajdi Mouawad. «On me renvoyait sans cesse à la puissance d’Incendies, on me disait que ce que j’écrivais n’avait plus la même force. J’aspirais à quelque chose de plus nécessaire. Bref, j’étais en crise jusqu’au jour où un garçon de onze ans s’est mis à me hanter, un ami imaginaire. Sa voix me disait: «Parle au singulier.»

En 2007, alors qu’il est en résidence au théâtre de Chambéry, Wajdi Mouawad s’enferme dans un studio. Il demande à sa sœur quels étaient les gestes qu’il faisait enfant. Surprise: elle lui parle de sa manie du rangement. Dans son laboratoire, il se remet à ranger tout ce qui lui tombe sous la main. Des images naissent, il s’imagine immergé dans une baignoire remplie de sang. Il se filme dans des postures affolantes, peint, joue avec des ombres. Seuls surgit de là, de cet éclatement de la page.

La passion de la jeunesse

«Je pensais alors beaucoup à mes parents, à la peine qu’ils ont eue de devoir quitter leur pays, à mes oncles montagnards, bouleversés par la guerre, l’un est devenu aveugle, raconte-t-il d’une voix de berger dans l’azur. Aujourd’hui, quand je reprends Seuls, je pense à ma fille, Aimée, 9 ans, et à mon fils, Ulysse, deux ans. J’ai le désir de les protéger de tout ça et l’angoisse de ne pas y parvenir.»

Si j’ai pris la direction du Théâtre de la Colline à Paris, c’est aussi pour poursuivre le dialogue avec la jeunesse. J’écris pour cet âge-là

Est-ce de s’être senti vieux à l’adolescence? Wajdi Mouawad paraît avoir rattrapé une jeunesse autrefois perdue. «L’un de mes plus beaux projets, c’est celui que j’ai mené avec cinquante adolescents, entre 2011 et 2015. Cela s’appelait «Avoir 20 ans en 2015.» Je marche sur une crête, d’un côté il y a la part sauvage de la création, de l’autre, il y a la transmission. Les deux sont essentiels. Si j’ai pris la direction du Théâtre de la Colline à Paris, c’est aussi pour poursuivre ce dialogue avec la jeunesse. J’écris pour cet âge-là.»

Un livre révélateur

On imagine un instant Wajdi à 15 ans. Sa crinière déraisonnable dans les rues de Montréal. Et puis ces jours où pour gagner de l’argent de poche, il se retrouve à appâter des clients dans un centre commercial. «J’étais censé leur vendre des cartes de crédit, mais c’était une catastrophe, je n’arrivais à rien.» Comment l’adolescent imagine-t-il alors son avenir? «J’étais fasciné par les costumes des hommes dans les vitrines de ce centre. Je me suis juré que j’aurais une cravate et que je serais avocat.»

Mais un livre va balayer ces ambitions. «J’ai lu La Métamorphose de Kafka, l’histoire de ce garçon qui se réveille transformé en insecte. J’étais cet insecte, c’était moi. Et j’ai ressenti un immense chagrin. J’ai su alors que je ne serais jamais un homme à veston cravate.»

Croire au pouvoir consolateur de la fiction

Sur les pelouses, des grils fument. Dans moins d’une heure, Wajdi tutoiera ses fantômes. «Dans Seuls, je m’adresse à mon père et je lui dis: «Papa, j’ai 35 ans, je t’appelle et tu m’engueules…» Je n’ai plus l’âge du rôle, mais je trouverais assez beau que ce spectacle accompagne toute ma vie.»

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A propos, quel est le livre que vous offrez aux êtres que vous aimez? «Place du diamant de l’auteure espagnole Mercè Rodoreda. C’est chez Gallimard. Ne lisez pas la quatrième de couverture ni l’introduction. Jetez-vous dedans, c’est extraordinaire.» Wajdi Mouawad est du parti de Shéhérazade. Il croit au pouvoir consolateur de la fiction. C’est pour ça que son théâtre tremble et ravit.


Profil

1968: Il naît à Deir-el-Qamar au Liban.

1978: Il quitte son pays avec sa famille à cause de la guerre civile.

2009: Il triomphe au Festival d’Avignon avec sa trilogie, Forêts, Littoral et Incendies.

2016: Il prend la direction du Théâtre national de la Colline à Paris.

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