Scènes

Wajdi Mouawad, l’écorché magnétique

Artiste adulé, l’auteur libano-québécois joue avec ses doubles dans «Seuls», spectacle qui marque, à l’affiche au Théâtre de Vidy jusqu’à samedi

Wajdi Mouawad est un ami bizarre, mais précieux. Depuis vingt ans au moins, l’écrivain, metteur en scène et acteur échafaude des spectacles qui sont des toboggans. On croit glisser d’abord sur un coussin d’air et soudain c’est une montagne russe, vous ne savez plus où vous êtes, vous êtes terrorisé et grisé à la fois. Au Théâtre de Vidy, l’enfant du Liban, qui à l’âge de 15 ans trouve refuge au Québec, secoue le spectateur. Seuls puise dans les exils intérieurs de l’artiste la matière d’une fable qu’on rumine longtemps après l’extinction des feux.

De Wajdi Mouawad, on connaît surtout ces pièces sagas où des enfants cherchent leurs racines, l’odeur d’une origine dérobée, comme des chiens fous dans l’orage. Au Festival d’Avignon en 2009, Littoral, Incendies et Forêts offrait une équipée de légende aux 1800 privilégiés de la cour d’honneur du Palais des Papes. Les transpercés de la nuit applaudissaient à l’aube, debout, ces tragédies d’aujourd’hui. Dans la touffeur de juillet, Wajdi Mouawad avait un petit air de Siddhartha, entouré d’une nuée d’admirateurs.

La quête des pères

Seuls paraît aux antipodes. Pas de fracas à attendre, croit-on. Mais un face-à-face avec les ombres. Wajdi Mouawad vous accueille en slip noir, négligé comme à la maison. Il incarne Harwan, comme à la création en 2008, un étudiant attardé qui peine à conclure une thèse qu’il consacre à Robert Lepage. Vous ne vous sentez pas vraiment concerné? Très vite pourtant, on est pris. Pas seulement parce qu’on connaît un peu Robert Lepage, cet homme de théâtre dont les récits machinés envoûtent. Mais parce que Wajdi Mouawad a une forme de détente, ce qu’on pourrait appeler un naturel immédiatement sympathique.

Robert Lepage comme figure tutélaire. C’est l’ombre d’un père, artistique, qui se glisse ainsi dans les mailles du filet. Mais il y en a un autre, au bout du fil d’Harwan. Il est inquiet pour son fils, il l’attend comme chaque dimanche pour déjeuner, il se demande s’il en aura fini un jour avec sa vie de bohème. Wajdi alias Harwan palabre avec lui, guetté parfois par son double – un hologramme. Jusqu’à ce moment fatidique où le patriarche tombe dans le coma. Sur scène, l’acteur est alors comme à l’hôpital: il s’adresse à ce grand corps absent, lui parle du jardin d’autrefois, de ces étoiles qu’il n’avait pas le droit de compter avec les doigts, parce que ce décompte faisait pousser les verrues, de cette comète échevelée tombée à une étincelle de la maison, un obus en réalité…

Le mystère de la toile

On ne le sait pas, mais on vient de changer de dimension. On dévale à fond la caisse sur la montagne russe et l’à-pic menace. Harwan revit ces jours lointains où il peignait les constellations. Mais le blizzard souffle et il se retrouve à Saint-Pétersbourg, où il est censé rencontrer Robert Lepage qui y répète un spectacle. Stupeur: dans sa valise, pas de pyjama, mais des pots de couleurs. Il se met alors à peindre comme un damné les parois transparentes du décor. Jets de signes. Libération de la matière. Pulvérisation du sujet. Recomposition d’une figure, dans l’ombre d’un patriarche blessé, le père d’Harwan, mais aussi celui du fils prodigue, cet étourdi peint en 1668 par Rembrandt.

Seuls est un arbre généalogique aux branches cassées, mais pas éventées. L’écriture est une sève dont on attend le miracle d’une nouvelle couture. C’est ce qui se produit. Harwan est la plaie faite toile. Il se macule, il se mutile comme Œdipe – clin d’œil – il aspire à une vision inédite. Dans la fureur de la matière, un autre dess(e)in se forme. Harwan va se réconcilier avec une mémoire archaïque, hors de lui, hors de tout cadre identitaire préétabli – son sujet de thèse porte sur la question de l’identité et du cadre dans l’œuvre de Lepage.

A vrai dire, rien n’est sûr. Sauf l’empreinte d’Harwan, ce fils prodigue. Chamboulant comme une toile de Cy Twombly, Seuls est le livre des traces.


Seuls, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au sa 3 juin.

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