Une «Wally» entre deux mondes

Lyrique L’opéra d’Alfredo Catalani dévoile ses charmes à Genève

La production du Grand Théâtre se révèle inégale

On comprend pourquoi le chef Arturo Toscanini avait un faible pour La Wally, au point d’en donner le prénom à sa propre fille. Et on comprend pourquoi Evelino Pidò, qui dirige l’ouvrage pour la première fois au Grand Théâtre, est tombé sous le charme de la partition. La musique déploie ses charmes dans un crescendo auquel il est difficile de résister.

Le début de l’œuvre ne laisse pourtant pas présager un développement musical et un resserrement théâtral si habiles. Avant le fameux air «Ebben? Ne andrò lontana», c’est en patchwork que s’installent l’histoire, les climats, les personnages et les sentiments. Le morcellement de motifs et d’ambiances peine à se rassembler. On sent d’ailleurs en fosse un flottement qui révèle les limites d’une œuvre qui se cherche.

Puis l’opéra se tisse sur des leitmotivs à la Wagner, des passages alanguis très mahlériens (dont le célèbre air révélé par Diva de Jean-Jacques Beinex), des rythmes et mélodies populaires tirés des Ländler et du yodel autrichien.

Les chœurs virils de chasseurs rappellent le Freischütz de Weber, et d’autres confrontations vocales cousines de Carmen de Bizet ou Werther de Massenet se faufilent dans la trame. Les influences et les références surgissent comme des frissons sporadiques.

Il faut attendre la fin du deuxième acte pour que les liens se tendent. Malgré un penchant avoué pour le romantisme et le grand opéra allemand et français, c’est vers les élans du vérisme italien et les grandes lignes en unisson à la Puccini que La Wally prend toute sa dimension.

Elle atteint une puissance insoupçonnable en début de parcours. De toute évidence, l’oubli dans lequel est tombée l’œuvre n’est pas mérité. La coproduction (filmée lors de la première) du Grand Théâtre de Genève et de l’Opéra de Monte-Carlo ouvre-t-elle pour autant la voie à une reconnaissance durable? Ce n’est pas évident…

Scéniquement, la réalisation souffre d’une dichotomie déroutante. Les deux premiers actes, trempés dans une imagerie tyrolienne qu’on aimerait pouvoir prendre au deuxième degré, figent l’histoire dans son territoire et sa vision de carte postale historique.

Cartographie ancienne, chapeaux à plumes ou à fleurs, culottes de peau, robes à tablier et attirail montagnard devant des cimes enneigées peintes et des silhouettes découpées d’arbres ou de nuages: le conte se veut fidèle et charmant, entre mascarade de commedia dell’arte (la danse du baiser) et livre pop-up d’enfants.

Ezio Toffolutti apprécie l’artisanat du théâtre à l’ancienne, où les changements se font à vue et les manipulations et décors à la main. Images séduisantes mais sans enjeux ni ouverture sur la réflexion. Quand le naturalisme tourne au symbole, l’histoire prend soudain du sens et gagne en profondeur. La beauté s’invite, entre la nuit et les brumes neigeuses, le noir et le blanc, le chaud et le froid. L’amour et l’angoisse. L’espace se dégage et s’allège enfin au troisième acte, libérant l’écoute d’une pesanteur visuelle surannée.

C’est dans les voix que le feu s’embrase. Celle du Sud-Coréen Yong­hoon Lee (Hagenbach insolent de beauté et de jeunesse). Le ténor est parfait pour déchaîner l’adoration de Wally. Sa projection vocale, son abattage physique et l’arrogance de son jeu n’écrasent pourtant pas la souplesse de son expressivité.

La soprano basque Ainhoa Arteta compose en regard une héroïne volontaire, douce et passionnée, sur une voix lyrique au timbre mordoré. Du velours brut pour séduire son Giuseppe.

Vitaliy Bilyy (Gellner plus touchant que brutal), Bàlint Szabó (Stromminger imposant), Ivanna Lesyk-Sadivska (Walter juvénile) et Ahlima Mhamdi (Afra sobre) complètent enfin une distribution équilibrée.

Les sonorités diaphanes et la belle dynamique de l’OSR, la puissance compacte du chœur et la volupté mélodique soulevées par le chef placent ce spectacle sur la voie royale: celle de la musique avant tout.

La Wally. Grand Théâtre, les 20, 24, 26 et 28 juin à 19h30, le 22 juin à 15h. Renseignements: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

Quand le naturalisme tourne au symbole, l’histoire prend soudain du sens et gagne en profondeur