Bande dessinée

Walt et Skeezix, la vie et rien d’autre

Créé en 1918, «Gasoline Alley» a mis plus de cent ans pour être traduit en français. Contemplative, poétique, onirique, cette merveilleuse bande dessinée américaine met en scène un paisible rêveur et son fils adoptif. A découvrir en 80 planches couleurs dans «Walt & Skeezix»

La concurrence féroce à laquelle se livrent les grands journaux américains au début du XXe siècle engendre une fabuleuse prolifération de comics. Le Yellow Kid (1896) est le premier d’une longue lignée de héros de papier. Certains, comme Mickey, sont restés des stars universelles. D’autres (Pim, Pam, Poum, La Famille Illico, Félix le Chat, Popeye…) se sont installés dans la mémoire collective ou ont acquis un statut iconique (Krazy Kat, Little Nemo). Lancé dans le Chicago Tribune en novembre 1918, Gasoline Alley, de Frank King, a mis plus de cent ans pour bénéficier d’une traduction en français. C’est un immense bonheur de découvrir ce trésor inconnu.

A ses débuts, la série se concentre autour d’une bande de gars qui, à l’aube des Roaring Twenties, partage une même passion pour l’automobile. Gasoline Alley prend un virage inattendu le 14 février 1921 lorsque Walt trouve sur le pas de sa porte un nouveau-né. Que va-t-il en faire? Le grand célibataire grassouillet essaye de fourguer le nourrisson à des amis mais ceux-ci déclinent.

Alors Walt adopte le petit, qu’il baptise «Skeezix»: emprunté à l’argot des cow-boys, ce nom désigne un veau dont la mère est morte en mettant bas. L’arrivée du petit bonhomme bouleverse la vie de Walt et la tonalité du comic strip: le coin des passionnés de mécanique devient un grand feuilleton existentiel chroniquant le double apprentissage de la paternité et de la vie. Pour la première fois, des personnages dessinés vieillissent au cours des années. Courant de 1921 à 1934, les 80 planches en couleurs du dimanche réunies dans Walt & Skeezix voient le bébé se muer en galopin de 13 ans. En 1939, celui-ci partira à la guerre; Walt décédera dans les années 1980. La série se poursuit aujourd’hui encore – sans grand intérêt.

Grand loup noir

Grand fan de Gasoline Alley, l’immense Chris Ware signe la préface. L’auteur révéré de Jimmy Corrigan éprouve le sentiment d’avoir découvert avec l’œuvre de Frank King le parfait exemple de ce qu’il recherchait dans la bande dessinée, soit «une tentative de retranscrire au plus près la texture et le sentiment de la vie qui, doucement, inextricablement, désespérément s’écoule».

Remarquable dessinateur porté sur l’expérimentation, Frank King s’essaye à des variations graphiques. Il plonge ses personnages dans des décors relevant de l’art moderne ou de la gravure sur bois, il rend hommage à l’art du papier découpé quand il raconte des histoires en silhouettes. Certaines planches en gaufrier représentent un décor unique (une plage, une maison en construction) et chaque case arrête un instant de l’action. Et quand Skeezix étrenne son nouveau compas, tous les décors s’organisent sur le motif du cercle.

Frank King cultive les ambiguïtés du réel et de l’imaginaire: à 6 mois, Skeezix a-t-il vraiment traversé un étang à la nage pour recharger en lait son biberon au pis d’une vache, ou Walt l’a-t-il rêvé? Oncle Walt, qui a la faculté de s’assoupir aisément, partage avec Little Nemo une propension à l’escapade onirique. Le petit théâtre de Gasoline Alley est sujet aux métamorphoses, un lit devient une automobile, elle se change en traîneau, puis en bateau qui s’échoue au fond des bois pleins de lutins guidant le rêveur sur des chemins vertigineux… Au cours de leurs équipées imaginaires, Walt et Skeezix marchent sur les nuages, chevauchent l’éclair, se posent sur le nez de la lune, foulent cette traînée de bouteilles de lait constituant la Voie lactée. Ou alors, d’humeur baudelairienne, ils regardent les merveilleux nuages prendre la forme d’un éléphant, d’un poisson, d’un oiseau, voire d’un grand loup noir…

Chevaux-vapeur

Poète comme tous les enfants, Skeezix nage dans le reflet du ciel sur l’étang, creuse sous la neige du jardin des palais de glace et des cryptes de diamant, et encore un trou jusqu’en Chine. Certaines histoires sont plus didactiques: botanique avec un éloge des feuillages, géographique avec un tour du monde en 12 timbres postaux, paléontologique avec une virée au temps des cavernes…

Gasoline Alley explore les mythologies américaines, Rip Van Winkle, qui dormit vingt ans dans les bois, Jack Frost, allégorie de l’hiver, gnomes échappés du Magicien d’Oz, citrouilles de Halloween, dinde de Thanksgiving, pot d’or au pied des arcs-en-ciel…

Pendant les grandes vacances, Walt embarque Skeezix pour une virée automobile aux quatre coins des Etats-Unis. Ils visitent le Far West, les grandes villes de la côte Est, les réserves indiennes, fraternisent avec les chasseurs de tortues et les décortiqueurs de crevettes de Louisiane. Si l’enthousiasme domine avec les chevaux-vapeur sous le capot qui raccourcissent les distances, une inquiétude sourd toutefois. Elle est liée à l’avènement des temps modernes, comme l’exprime cette vignette montrant des puits de pétrole texans obscurcissant le ciel.

Le cycle des saisons amène des histoires récurrentes: une visite au Père Noël, les sorcières de Halloween et surtout de merveilleuses balades automnales dédiées aux rutilances de la nature, quand l’or des feuillages se combine aux indigos du soir. «La vie en vaut la peine quand la nature habille les collines et les champs de ses couleurs les plus charmantes», philosophe Walt. Par la grâce de ces moments purement contemplatifs, Gasoline Alley peut effectivement prétendre au titre d’œuvre «la plus personnelle, la plus humaine et la plus sincèrement géniale de toute l’histoire de la bande dessinée américaine» (Chris Ware).


Bande dessinée

Frank King, «Walt & Skeezix 1921-1934», trad. de l’anglais par Fanny Soubiran, Ed. 2024, 96 p.

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