L'année de décès de Walter Kurt Wiemken est 1941. La date cache un drame. Parti, en fait le 28 décembre 1940, pour une promenade dans les alentours de Castel San Pietro dans le Mendrisiotto tessinois, l'artiste ne rentra pas ce jour-là. Son corps ne sera retrouvé que quelques semaines plus tard dans le lit de la Breggia. Il avait à peine 33 ans et dix ans de carrière. Mais il laissait près de 1000 œuvres, huiles, gouaches, encres, dessins, lithographies. Il était un brin compulsif. Comme pour compenser un léger handicap dû à la poliomyélite.

Walter Kurt Wiemken naît en 1907 à Bâle. Son père, originaire de l'Allemagne du Nord, mais naturalisé suisse, est lithographe. Il possède sa propre entreprise. Dans cet environnement, le jeune Walter manifeste tôt son goût pour la fantaisie du dessin. Il en conservera toujours une impulsivité un peu braque, presque enfantine. De 1923 à 1927, il suit les cours de l'Ecole des arts décoratifs de sa ville natale, en particulier ceux de Fritz Baumann, acquis aux idées nouvelles du Bauhaus. Un rapprochement avec les membres du groupe bâlois Rot-Blau, ayant pour mentor le peintre Ernst Ludwig Kirchner, puis un semestre à l'Ecole des arts appliqués de Munich vont le fortifier dans la veine expressionniste. Mais plusieurs séjours en France, à Paris puis à Collioure dans le sud où il reviendra régulièrement avec ses amis peintres Walter Bodmer et Otto Abt – il fondera avec eux le groupe 33 –, vont rendre sa palette plus délicate et structurer ses compositions. Wiemken, Abt et Bodmer, ainsi que Serge Brignoni se retrouveront souvent aussi dans le Mendrisiotto.

A Collioure et dans le Tessin, Wiemken développe un goût prononcé pour le paysage. Son Oliveraie, peinte en 1929, est un superbe camaïeu de verts, étoilé par les lignes tortueuses des troncs et des branchages. Mais la France, c'est aussi le surréalisme. Et la particularité de Walter Kurt Wiemken est d'avoir fait le pont, au cours des années 1930, entre l'écriture caustique et vitupératrice d'un Georg Grosz et la spatialité plus distendue d'un Max Ernst. Sans compter qu'un voyage à Ostende, en 1937, l'ouvre à la théâtralité d'un James Ensor et à la duplicité de ses jeux de masques.

Dans l'après-guerre de 14-18, les défilés de gueules cassées croisent les charivaris des profiteurs hypocrites. L'hydre hitlérienne étend déjà ses tentacules. La guerre civile espagnole vient de commencer. Signaux et gestualité qu'un Kurt Wiemken, prémonitoire, interprète et met en scène pour dénoncer le nouveau conflit qui menace. A regarder les 87 œuvres, huiles, gouaches, encres, qui forment la rétrospective proposée par le Kunsthaus de Zoug – aucune manifestation importante n'avait été organisée sur lui depuis 1962 –, on se prend à regretter qu'aucun peintre de cette trempe n'existe plus à l'heure actuelle.

Même lorsqu'il peint Der Musikante (1931), ce simple musicien de fanfare, figure de croque-mort, fier de poser dans son costume mais mal fagoté, tantôt animateur de bals populaires, tantôt accompagnateur de marches funèbres, schématise toute l'ambiguïté de l'être humain. Plus explicite encore, Querschnitt durch ein Haus (de la même année 1931), cette Vue en coupe d'une maison montre tous les télescopages, compromis et arrangement de la société. Une assemblée de bigots avoisine l'appartement d'un sadique, un pendu oscille dans les combles à côté de la chambrette de nouveaux mariés, et au rez, viande faisandée pour viande avariée, le lupanar fait écho à l'étal de la boucherie. Dans le rôle du clown – Wiemken s'est souvent représenté ainsi –, l'artiste s'amuse du funambule (son frère, son prochain) dont des vicieux essaient de couper le filin.

Il jongle avec les allégories. Laisse, parfois, planer le doute. Dans le ciel, sont-ce les anges ou les aviateurs, les messagers du futur? Mais le plus souvent, il rappelle et assène quelques grandes vérités. Que dans son cercueil, celui qui était bien vivant, il n'y a pas si longtemps, a tôt fait d'être bouffé par les asticots. Que le général construit sa gloire sur les cadavres de ses sous-fifres. Les thèmes liés de la vie et de la mort, du diable et de l'ange, de la guerre et de la paix reviennent sans cesse.

Wiemken ne se veut pas moraliste mais peintre. Ses images doivent faire sens, insinuer violemment, être fortes. Sous l'impulsion de son ami Walter Bodmer, il flirte un temps avec le genre constructiviste. Trop abstrait, ce n'est pas son style. Le plus archaïque, le plus direct lui conviennent mieux. Il bascule ses perspectives, associe différentes séquences, forcit ses couleurs, vivifie son trait pour que ses compositions sautent au visage du spectateur. Mieux vaut ça, pensait-t-il, qu'une vraie déflagration.

Walter Kurt Wiemken (1907-1941), Eine Retrospektive. Kunsthaus Zug (Dorfstrasser 27, Zoug, tél. 041/725 33 44). Ma-ve 12-18 h, sa-di 10-17 h. Jusqu'au 16 février.