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Walter Pfeiffer ou la mode désacralisée

La collection du «Temps» s’ouvre vers la Suisse alémanique avec Walter Pfeiffer, photographe de mode mariant l’humour et l’esthétique comme personne

La dernière fois que nous l’avions rencontré, il était tout de marron vêtu. Cet après-midi, il se présente en bordeaux: pull, doudoune, jeans, chaussures et portefeuille assortis. Pour ce dernier accessoire, il jure que c’est une coïncidence. On hésite un instant à le croire. C’est que Walter Pfeiffer est un esthète doublé d’un consciencieux. Le Zurichois, célébré pour ses images de mode, porte un soin infini à la composition de chacune d’entre elles. Il nous fait l’honneur de participer à la collection photographique du Temps, avec un cliché glané dans les coulisses d’un shooting parisien. Un sur le vif qui tranche avec les mises en scène des magazines mais qui s’inscrit dans la quête esthétique d’un «traqueur de beauté».

Sorti en début d’année, le documentaire d’Iwan Schumacher, Chasing Beauty, montre bien comment Pfeiffer parvient à mettre de l’esthétique un peu partout tout en injectant une dose d’humour – et donc de recul – dans l’univers ultra-esthétisant de la mode. Ses images travaillent les lignes et les couleurs. Rien n’est laissé au hasard. Le photographe fait poser un jeune homme habillé de pois noirs sur fond blanc sur un sol du même motif, ajoutant un ballon de football assorti. Ailleurs, c’est une paire de jambes roses émergeant d’un parasol à froufrous blancs, femme mystérieuse ou femme autruche? La grâce côtoie la dérision.

Adoubé par Warhol

Originaire d’un village schaffhousois, Walter Pfeiffer commence sa carrière comme graphiste chez Globus, après des études de dessin. Au début des années 1970, il se met au Polaroid pour figer ses modèles. La facilité d’action le fascine. «Le dessin demande une concentration énorme. Si on loupe un trait ou que le modèle bouge, il faut tout reprendre. Avec la photographie, on peut tout essayer.» Si le Suisse alémanique s’y adonne avec appétit, il ne s’est jamais considéré comme un photographe. «Je n’ai pas appris la technique, j’ai toujours travaillé à l’autofocus. Je ne photographie que des belles personnes, c’est facile dans ces conditions de faire de belles photographies.»

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Un tremblement de la main gauche l’oblige à utiliser le flash; c’est la naissance d’un style qui sera repris par Juergen Teller, Wolfgang Tillmans et tant d’autres. Pfeiffer photographie des jeunes hommes qu’il rencontre au hasard des rues ou qu’on lui recommande. Portraits en noir et blanc ou couleur ultra-sensuels, qui feront le bonheur du milieu gay zurichois. Jean-Christophe Ammann les expose au Kunstmuseum de Lucerne en 1974. Six ans plus tard, le Zurichois publie son premier livre de photographie, adoubé par Warhol mais boudé par la critique. «C’était trop osé pour l’époque et puis le style ne plaisait pas, analyse l’artiste. On voulait des images classiques à la Jeanloup Sieff, pas un coup de flash dans le visage.»

Unes de «Vogue»

Peu à peu cependant, Pfeiffer, qui touche ici au théâtre, là à la vidéo, se fait connaître hors des milieux gays et underground. Les années 2000 marquent un tournant. Une rétrospective au Fotomuseum de Winterthour présente son œuvre. Des magazines prestigieux, à commencer par Vogue, lui proposent des shootings de mode. Plus jeune, il avait confié à sa mère vouloir devenir célèbre. Elle lui avait répondu: «Contente-toi d’être en bonne santé.» Walter Pfeiffer aura finalement les deux.

La quête de reconnaissance reste un moteur. «Travailler tout seul dans mon salon ne m’intéresse pas. Je veux que mes photographies et mes dessins aient le public le plus large possible. C’est pour cela que j’ai accepté de participer à la collection du Temps. Pour démocratiser l’art aussi; habituellement, mes images sont tirées à cinq exemplaires et vendues bien plus cher. J’aime l’idée que celles-ci puissent toucher une autre population.» Les galeries veillant à la cote de leurs artistes, Walter Pfeiffer a profité d’un changement d’écurie pour nous dire oui. Il est actuellement représenté par Gregor Staiger, à Zurich.

Le septuagénaire reste très sollicité. En cette mi-novembre, il revient d’un séjour à New York, invité par le Swiss Institute pour promouvoir un livre de dessin couronnant cinquante ans d’activité. Le Zurichois donne régulièrement des ateliers à la F + F Ecole d’art et media design et vient quelques fois enseigner à l’ECAL. Ce contact avec la jeunesse ne cesse de le ravir et de l’étonner. «Cela a toujours été ainsi. J’ai d’abord été un jeune avec des jeunes, puis je suis devenu vieux et il y avait toujours des jeunes, maintenant je suis super-vieux et il y a encore des jeunes.» Walter Pfeiffer s’est mis à l’iPhone pour pouvoir «instagramer» plus facilement. Les shootings de mode l’enthousiasment moins qu’auparavant. «Il y a moins d’audace, il est plus difficile d’être créatif aujourd’hui, en particulier lorsque le mannequin porte des millions de dollars autour du cou.» Restent les coulisses.


Aux pieds de nos lecteurs

Une évidence. Il y a des images qui ne se réfléchissent pas mais qui s’imposent. Walter Pfeiffer photographiait des mannequins au château Rothschild, près de Paris, lorsqu’il a aperçu un tas d’escarpins sur le sol. «C’était un grand shooting, avec beaucoup de monde. Il y avait des accessoires dans tous les coins, des chaussures, des sacs… C’étaient des sortes de natures mortes, mais très vivantes, raconte l’artiste. J’ai vu ce tas par terre, je l’ai trouvé très beau et j’ai fait une photo. C’est tout. Je ne vais pas inventer des raisons ni chercher des explications profondes.»

Le désordre qui émane de la scène jure avec l’ambiance très contrôlée et sophistiquée des défilés de mode. Avec cette image, Walter Pfeiffer nous entraîne dans les coulisses de la haute couture. Il adore croquer des instantanés de cette manière-là – un regard un clic – à l’inverse des shootings qui nécessitent des centaines d’images.

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Le Zurichois a choisi un tirage Lambda sur papier brillant, parce que c’est la technique qu’il préfère et surtout, note-t-il, «parce qu’elle risque de disparaître un jour alors mieux vaut en profiter». L’impression Lambda est un mélange de technologies numérique et argentique: un laser balaie le papier argentique puis le tirage est développé selon le procédé chimique habituel.

Les tirages de cette œuvre exclusive (tirée à 50 exemplaires) peuvent être commandés ici: www.letemps.ch/photo


A lire: «Walter Pfeiffer: Bildrausch. Drawings 1966-2018», Editions Patrick Frey.

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