Il dérangeait. C’était probablement une vocation; c’est qu’il n’avait pas sa langue, ni sa plume, dans la poche. C’est un des rares auteurs «engagés» de la Suisse romande d’après-guerre. Regard affûté, vista: Walter Weideli allait d’instinct vers les trucages, qu’en idéaliste il percevait et démontait; ce qui ne pouvait que déplaire.

Le Samedi littéraire du Journal de Genève qu’il a longtemps dirigé avec maestria, affichait son caractère frondeur avec un panache qui s’est perdu depuis. Dans les années 1960, il était avec Franck Jotterand, qui dirigeait le supplément littéraire de la Gazette de Lausanne, la figure de proue d’un journalisme culturel sans complaisance.

Familier de Brecht, dont il fut un des premiers commentateurs, il lui consacre un livre paru en 1961 dans la collection naguère fameuse des Classiques du XXe siècle. Auteur dramatique d’une rare efficacité, son Banquier sans visage (La Cité, 1964) avait secoué la République genevoise, et coalisé contre lui toute la réaction et la bien-pensance d’alors. Son théâtre et ses dramatiques sont à redécouvrir, rééditer ou même publier, notamment Réussir à Chicago (non publié), Eclatant Soleil de l’injustice (Rencontre, 1968), Le Dossier Chelsea Street, La Fusillade en réponse à Dostoïevski (non publié).

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Weideli, né à Genève de père zurichois et de mère allemande, était un vrai bilingue. Elève de Marcel Raymond en Faculté de lettres, il voyait, par intuition et passion, le génie avant les autres. Il commente dès 1953, pour la revue Rencontre, les premières pièces de Dürrenmatt que personne en Suisse romande ne connaissait.

«Naturellement et viscéralement frondeur!»

Il avait lu, en allemand, en 1947, sa première pièce dont il dit dans La Partie d’échecs que «les scènes qui [lui] plurent furent naturellement celles qui avaient le plus irrité les spectateurs zurichois»; tout Weideli est là, déjà: naturellement et viscéralement frondeur! Plus tard, à partir de 1969, il traduira une dizaine d’ouvrages de Dürrenmatt. Les pages qu’il lui consacre dans son «récit» sont d’une mordante, cinglante et inoubliable efficacité.

Avant tout le monde, à Genève, Weideli avait compris qui était Ludwig Hohl. On lui doit le premier article sur lui en français, paru en 1962 (repris dans la Revue de Belles-Lettres en 1969). Il traduira Tous les hommes presque toujours s’imaginent (L’Aire, 1971).

Se souvenant de sa première rencontre avec lui dans «une gargote de la vieille ville», Weideli lâche une de ces piques qui font l’agrément des souvenirs: Haldas, présent, qui ne mesurait et n’imaginait évidemment pas la valeur de Hohl, «s’était retiré, [ne supportant] pas la présence d’un écrivain dont il devinait qu’il était peut-être aussi grand que lui». Précurseur encore, Weideli fera connaître L’Homme à tout faire de Robert Walser, un modèle de traduction à la fois scrupuleuse et élégante.

On retrouvera ces moments dans La Partie d’échecs (L’Aire, 2010), document essentiel de la vie littéraire romande de la seconde moitié du XXe siècle.

Lire ici: L’inventaire du Fonds Walter Weideli déposé aux Archives littéraires suisses