Un regard de braise. Une harpie prête à dévorer ses proies. Waltraud Meier chante «Le Roi des Aulnes» de Schubert. Elle est là, entière. On entend d'abord l'appel de l'enfant, qui implore son père de le protéger; ensuite le père qui fait comme si de rien n'était, pour lequel le Roi des Aulnes n'est qu'une lubie; et enfin le Roi des Aulnes lui-même, au timbre faussement angélique, séducteur. Le souffle se fait de plus en plus haletant. La voix gagne en émoi, jusqu'à ce que l'enfant, brutalement, meure dans les bras du père.

C'était dimanche soir, aux Sommets Musicaux de Gstaad. Les élans de Waltraud Meier n'ont pas suffi à déshabiller le public de ses fourrures. Applaudissements nourris, certes, mais un peu frileux pour saluer la grande dame du chant. Sa voix, mélange d'ocres et de vif-argent, conserve sa plasticité de légende. Il fallait l'entendre dans «Traüme», des Wesendonck Lieder de Wagner, pour mesurer à quel point le mot est étoffe. Tout juste si l'aigu, friable, n'a plus le poli de sa jeunesse. Tout juste si la voix trahit quelques défauts d'intonation («Nacht und Traüme» de Schubert). Autant d'ombres fugaces sur un chemin pavé de lumière.

Trente ans qu'elle brûle les planches. De Bayreuth à New York, en passant par Londres, Vienne, Milan, Munich, Berlin, Waltraud Meier a chanté toutes les Vénus et Kundry de la terre. Son talent de comédienne, dompté par des grands (Ponnelle, Chéreau, Grüber, Sellars), lui a valu un statut de déesse wagnérienne. Et pourtant, l'opéra n'est pas sa tasse de thé. Elle le déclare tout de go, entre deux bouchées de pain au Palace Hotel de Gstaad: «Je ne suis pas une fan d'opéra!». Et de lâcher un sourire craquant.

Le temps de sortir un rouge à lèvres fuchsia, elle raconte comment la voix s'est imposée à elle. Sans effort ni détour. «C'était ma façon de m'exprimer. Chaque soir, on chantait à la maison. Pendant qu'on faisait la vaisselle, mais aussi en voiture, en voyage, on chantait pour le plaisir.» Née à Würzburg, la petite fille a l'habitude de regagner les chorales scolaires après avoir terminé ses devoirs. Ses parents aiment la musique, mais elle ne nourrit aucune ambition de diva. «J'ai commencé des études en langues, et en même temps, je prenais des leçons de chant. Dans ma ville natale, il y avait une place vacante de mezzo-soprano à l'opéra. Mon professeur m'a demandé si je voulais faire l'audition. Je n'avais rien à perdre.» Son premier rôle, en 1976, c'est Lola dans Cavalleria rusticana.

La future grande prend son temps. Elle bâtit une carrière à l'ancienne, intégrant diverses maisons d'opéra en Allemagne (Mannheim, Dortmund, Hanovre, Stuttgart). «Petit à petit, j'ai appris des rôles, j'ai appris à me libérer sur scène.» Wagner déboule comme par hasard. «Je n'avais jamais entendu sa musique avant de chanter Erda, en 1978, à Mannheim.» Cinq ans plus tard, les portes s'ouvrent à Bayreuth où elle sera la tentatrice Kundry (1983-1993), puis Isolde dans la production légendaire de Heiner Müller (1993-1999). Au point que Waltraud Meier doit se battre pour sortir de sa cage dorée wagnérienne. Car elle fut aussi Amneris (Aïda), Dalila sous la baguette de Myung-Whun Chung (le seul enregistrement qu'elle se plaît à citer), plus récemment Léonore (Fidelio) et Didon (Les Troyens). Son répertoire s'étend aussi au lied, qu'elle défend bec et ongles. «L'opéra est parfois très gros, il n'a pas besoin d'avocat, alors que le lied réclame qu'on le défende pour sa profondeur, son intimité.»

Waltraud Meier croque la vie à pleines dents. Le secret de sa longévité repose sur une distinction nette entre scène et sphère privée. «Le public pense que le chanteur mène une vie à part. Rien n'est plus faux. Il faut oser affronter les obstacles de la vie car c'est le vécu qui nourrit l'art, non pas l'inverse.» Elle insiste sur la gestion du succès. «Il faut toujours rester soi-même, sinon on est emporté par une vague qui nous dépasse.» Quant à son talent, elle l'explique par le goût de transmettre. Sans masque. Par le corps et la bouche.

«J'ai souvent remarqué que si on aide les gens à écouter, à regarder le visage, ils comprennent beaucoup plus et peuvent développer leur imagination. Quand je leur parle en chantant, je les emmène dans une histoire à laquelle ils ne peuvent échapper. Ainsi, ils ont la chance de se libérer de quelque chose, d'ouvrir une porte dans leur cœur. Autrement, ils entrent dans une vie qui n'est pas la leur.»

Les Sommets Musicaux de Gstaad. Jusqu'au 4 mars.

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