A l’instar de Frederick Wiseman, Wang Bing pratique le cinéma d’immersion dans sa forme la plus pure, cherchant plus à montrer qu’à démontrer. Pour le documentariste chinois, l’acte de révéler une réalité invisible passe notamment par la durée. En 2003, ce diplômé en photographie faisait sensation avec son premier long métrage, A l’ouest des rails, un quadriptyque réalisé durant trois ans à l’aide d’une petite caméra numérique. Durant neuf heures, il y documente patiemment le démantèlement d’un complexe industriel.

A Genève, Black Movie a régulièrement montré ses films, qui lui ont valu de nombreux prix à travers le monde et en Suisse (Regard d’or du Festival international de films de Fribourg 2013, Léopard d’or du Locarno Festival 2017). Il y a sept ans, la manifestation faisait même du cinéaste, né en 1967 dans la province du Shaanxi, son hôte d’honneur. Et cette année, en collaboration avec le Centre de la photographie Genève (CPG), c’est la puissance de son regard qu’elle salue à travers la reprise d’une exposition créée l’an dernier au BAL, un espace parisien dévolu aux images documentaires contemporaines.

Installations à écrans multiples

Six films sont présentés. Pas de cartels explicatifs en marge d’un fascicule d’exposition, pas d’images fixes: sur les cimaises du CPG, on peut voir l’intégralité de Père et fils (2014) et des extraits de quatre autres réalisations de Wang Bing, d’A l’ouest des rails à 15 heures (2017), une œuvre montrant en plan fixe, durant 15 heures donc, le travail d’ouvriers de l’industrie textile. Comment exposer le cinéma, et a fortiori ce cinéma-là, qui n’a rien de spectaculaire dans sa forme au-delà de sa durée?

Commissaires de l’exposition, Dominique Païni et Diane Dufour ont opté pour une succession d’installations à écrans multiples. Pour A l’ouest des rails, trois grandes projections – dont un sublime travelling avant, comme une invitation à pénétrer dans l’œuvre majeure du Chinois – et trois petits moniteurs célèbrent un des plus grands documentaires du XXIe siècle. Plongée vertigineuse dans un asile psychiatrique, A la folie (2013) est «résumé» sur six écrans offrant à voir la manière dont Wang Bing filme à hauteur d’homme. «Dans un souci de profondeur plus que d’efficacité, il laisse le temps au temps», résume Maria Watzlawick, directrice de Black Movie.


Wang Bing – L’œil qui marche, Centre de la photographie Genève, jusqu’au 6 février. Festival Black Movie du 21 au 30 janvier. Retrouvez tous les articles de la rubrique «Un jour, une idée».