Le rapprochement était trop tentant. Au Paléo ce soir, trois musiciennes affiliées à la scène électronique genevoise s'arrogent la nuit du Club Tent. Manière commode pour le festival d'élaborer une soirée en tablant sur la connivence d'artistes logées, suppose-t-on, à la même enseigne machiste. Monde d'hommes où tous les coups sont permis, le cliché tenace d'un univers de la nuit sexiste incite désormais les femmes à prendre les devants. Et plutôt que de subir cette ségrégation que l'on officialise en la montrant du doigt, les «She-Jays» ou productrices d'aujourd'hui choisissent de mettre à profit cette différence.

Sur son site Internet, Miss Kittin accueille ainsi les visiteurs en traversant l'écran sur un balai de sorcière, tandis que Water Lilly et Sonja Moonear ont inscrit leurs coordonnées sur une base de données internationale réservée aux femmes (www.femalepressure.net). En contact avec la scène germanique, toutes trois ont en outre fréquenté de près ou de loin le catalogue du prestigieux label munichois International DeeJay Gigolo, s'échangeant régulièrement tuyaux et opportunités de travail dans un esprit de sororité décomplexée.

Conservatrice à plein temps d'un fonds genevois, Water Lilly consacre à son activité musicale l'essentiel de ses loisirs. Un emploi du temps chargé qui ne l'a pas empêchée de multiplier, depuis deux ans, sorties de disques et performances, en Suisse comme à l'étranger. Co-organisatrice des soirées Bronco, conviant régulièrement sur la côte lémanique de grands noms de l'électronique internationale, la jeune femme diffuse aujourd'hui sa musique par le biais des labels Mental Groove, Viking ou Gigolo. Tandis que Tiga, star de l'électronique canadienne, a adopté l'un de ses titres sur sa compilation «DJ Kicks».

Le secret de son succès naissant? Un son délicieusement rétro, gorgé de synthétiseurs analogiques, de mélodies cosmiques et de malices auditives. Réceptacle de multiples collaborations (avec St Plomb, Pol ou Plastique de Rêve), l'électronique ardente de Water Lilly fait un sort au stéréotype du créateur-autiste. «J'adore le fait de me confronter à autrui. Pour moi, créer un morceau à deux revient à faire un mix entre deux sensibilités, qui débouche toujours sur quelque chose d'inattendu. En travaillant ainsi, mes morceaux ne se construisent jamais de la même manière.»

De son passé au sein d'un groupe de noisy-pop, Water Lilly a conservé le goût des sonorités râpeuses et des atmosphères évocatrices. Un univers «rétro-futuriste» au sein duquel son timbre sensuel, scandant quelques refrains laconiques, organise un faisceau d'énigmes à décrypter. «Je ne suis pas chanteuse. J'utilise ma voix comme un son, en prêtant une grande attention au texte. J'aime l'idée de raconter quelque chose, de mettre en jeu l'interaction du texte et de la musique.»

Collectionneuse compulsive de vinyles immémoriaux, DJ aux mixes panoramiques, la Genevoise n'aime rien tant que le mélange des genres. «Pour moi, il n'y a pas lieu d'opposer le rock et l'électro. J'écoute de tout, et l'idée de recyclage fait partie intégrante de mon esthétique, même si j'essaie de restituer ces influences avec un son qui m'est propre.»

Une ouverture d'esprit que partage Sonja Moonear, Genevoise dont Water Lilly dit admirer «l'excellente sélection». Représentée par une agence berlinoise, résidente du club genevois Weetamix, la DJ se produit aux quatre coins du globe, aidée en cela par sa brève apparition sous la bannière de Gigolo, qui lui «colle encore aux fesses».

Plus pointus que l'électro tout public du label munichois, les choix de Sonja Moonear naviguent entre house et techno avec un sens consommé de l'étrangeté harmonique et des télescopages sonores. «Les catégories ne veulent pas dire grand-chose pour moi. On fait encore de l'électronique une sorte de particularisme, alors qu'il y a mille façons d'utiliser les instruments électroniques, comme il y a mille façons de faire du jazz ou du rock.» Pianiste de formation classique, la Genevoise se prépare à passer de l'autre côté des platines pour consigner bientôt ses propres envies musicales. Histoire de participer plus activement encore à une scène en mal d'élans concertés: «A Genève, tout le monde travaille dans son coin. Mon rêve est d'avoir l'influence suffisante pour pouvoir aider les autres et créer davantage de connexions entre les musiciens.» Premier acte ce soir sur l'Asse, avec la réunion de trois habiles fileuses de rets numériques, à qui l'on confierait bien les destinées de la scène électronique.

Water Lilly feat. Pol (22h45), Sonja Moonear (23h45) et Miss Kittin (01h15) ce soir au Paléo festival de Nyon. Rens. http://www.paleo.ch