Le Grand Collisionneur de Hadrons (LHC) du CERN a permis de faire quelques découvertes fondamentale en matière de physique. Mais avec ses 27 kilomètres de circonférence, cet anneau est bien riquiqui par rapport à la vastitude de l’Univers. Les chercheurs rêvent d’une «usine à Higgs aux muons» plus performante, histoire de remonter le temps à coups de mini big bangs jusqu’au Fiat Lux originel (là, on vulgarise un peu) et répondre enfin aux questions qui taraudent l’humanité: qu’est-ce que la matière noire? De quoi est fait 96% de l’univers? Pourquoi n’y a-t-il plus d’antimatière?

Ils projettent donc le FCC (Future Circular Collider) d’une circonférence de 100km qui, s’étendant sous les territoires suisse et français et passant sous le Lac Léman, fournirait chaque année des données correspondant à 326 piles de DVD hautes comme le Mont-Blanc (contre quatre seulement aujourd’hui)... Rassemblant plus de 150 instituts universitaires et partenaires industriels, une étude a été lancée en 2014 et un rapport public rendu en 2019. C’est ce processus que documente Way Beyond, de Pauline Julier.

Horizontalité absolue

Le film commence comme on feuillette un livre d’enfant avec d’anciennes vues de la région genevoise, des index traçant des cercles en l’air, une carte en relief du massif alpin, cette autoroute à loups. Et puis il s’immerge dans des séances de travail pour rappeler que les défis prométhéens passent par beaucoup de paperasse et de bureaucratie.

Avant de lancer des hadrons à la vitesse de la lumière et obtenir des graphes abstrus beaux comme des feux d’artifice, il faut résoudre une quantité infinie de problèmes pratiques, géologiques, écologiques, économiques, psychologiques, ontologiques...

A côté du FFC, les pyramides d’Egypte, c’est de la gnognote. Le coût des câbles du futur site est estimé à 10 milliards d’euros. Il faudra recycler 9 à 10 millions de mètres cubes de matériel excavé. Construire des camions spéciaux pour transporter un matériel démesuré et redessiner les routes pour que les véhicules géants puissent négocier les virages. Dédommager les propriétaires des terrains sous lesquels passera le tunnel: en Suisse, le droit de propriété s’arrête à 200 mètres sous le niveau du sol; en France il va jusqu’au centre de la Terre! Une caméra zénithale définira d’après les étoiles l’horizontalité absolue du circuit. En cas d’incendie dans le dispositif, des robots pourraient aider les travailleurs à gagner la sortie la plus proche. Au-delà des réalités économiques, ces projets d’avenir se heurtent à une inconnue de taille que rappelle un physicien goguenard: vers 2050, ce sera peut-être l’Intelligence artificielle qui fera tourner la machine...

Routes désertes

Film de science-fiction d’apparence modeste, Way Beyond toise un projet pharaonique. On peut le voir comme une introduction à The Great Void. Le CERN fait peur, attise des rumeurs. On l’accuse de perturber la météo, d’ouvrir des trous noirs. Dans la foulée des Particules, de Blaise Harrison, où la réalité du Pays de Gex est soumise à d'étranges perturbations, on peut imaginer qu’une collision de hadrons supprime toute vie animale sur terre (voire dans l’univers).... Alors le monde serait tel que Sebastian Mez l’observe dans The Great Void.

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Monts grisâtres, pierriers, déserts, rien ne bouge, rien ne bruit, voici l’effroyable beauté du minéral. De l’homme, il reste des ouvrages titanesques, barrages, pylônes, une empreinte de pas dans le limon, de pauvres artefacts retournant à la poussière – grue, pneu, fauteuil... Empruntant des routes désertes, le réalisateur allemand se rapproche de la civilisation (Los Angeles) et décrit en plans fixes magistralement cadrés l’agonie de notre civilisation. Réseaux autoroutiers abandonnés, appartements inoccupés, un drapeau américain qui pendouille, des motels miteux dont l’enseigne grésille comme dans un cauchemar de David Lynch, un ventilateur dont les pales s’emballent, une mosaïque d’écrans de télévision vomissant par millions leurs images ineptes, un fondu au noir avec la pluie qui tombe et l’orage qui gronde comme dans Riders of the Storm, des Doors. En voix off, Bertolt Brecht vient dire An die Nachgeborenen («A ceux qui viendront après nous»), un poème de 1939 qui entérine la noirceur des temps et pressent avec acuité le no future.


Visions du Réel