Dans les coulisses, il a parlé du moment; là où tout se remet en jeu. Cinquante ans de scène et Wayne Shorter ne possède pas la recette imparable. Sous le chapiteau de Cully, mardi soir, il s’avance derrière un trio qui le suit depuis onze ans. Ce ne sont pas des jeunesses. Mais chacun à sa manière, des poids lourds du milieu, de petites frappes qui s’amusent à se tendre des pièges et à en rire.

John Patitucci, qu’on a vu le jour précédent jobarder une machine à café pour qu’elle crache fort; il est Italien de Brooklyn et possède une basse si légère qu’elle semble avancer deux pas devant lui. Danilo Pérez, monkien du Panama, trop d’idées entre les doigts pour en laisser tomber une seule. Et Brian Blade, escogriffe qui pèse moins que sa batterie, et qui fait de grands sauts lorsqu’il soumet ses peaux à des détonations de fin de bataille.

Un quartette. Et cet homme, Shorter, ancien de Miles Davis, de Weather Report, brillant standardiste chez Blue Note («Footprints», «Juju», beaucoup d’autres), qui a 77 ans aujourd’hui et le même visage embaumé de cire que sur les pochettes sixties. Son trio a démarré depuis longtemps qu’il en est encore à jauger le pour et le contre, sur un saxophone ténor qui semble réglé pour la course-poursuite. Wayne hésite, irrité. Il déchire un papier pour tailler son anche.

L’anche, chez le saxophoniste, est ce point de rupture où la fragilité s’opère; John Coltrane a laissé après sa mort, dans des tiroirs, des milliers de ces languettes de bois inusitées, sans jamais avoir trouvé celle qui lui convenait parfaitement. Wayne semble cerclé d’anges noirs auxquels il lance des regards cruels, il regarde sa main comme si elle appartenait à un autre. Souvent, il émet des sons qu’il interrompt. Et la machine époustouflante de ses accompagnateurs avance encore, sans se soucier du doute.

Ce concert est un drame en deux actes. Une longue pièce, plus de cinquante minutes, qui passe par des ascensions et des chutes libres, Shorter est vertigineux. La solitude absolue du héros qui n’admet pas d’articuler ses clés en vain. Il transpire, ouvre sa chemise. Saisit son soprano. Le son vient seul, le même exactement que dans les nuages électriques de Miles. Wayne n’a rien perdu. Il vogue encore à des hauteurs de vue que seule une poignée d’improvisateurs ont connues.

Le deuxième acte vient un peu plus aisément. La lutte reste patente. Mais parfois, le soliste se libère en des phrases qui parcourent la colonne d’un frisson rageur. Il faudrait imposer à quiconque veut jouer jazz l’écoute de ce concert. Pour apprendre que cette musique ne s’anticipe pas. Elle est question.

Diffusion du concert de Wayne Shorter, je 31 mars, 23h50. TSR1.