Wayne Shorter, Saxman

Musique Il aime les super-héros. A force, il en est devenu un

Le saxophoniste américain est à l’affiche du 48e Montreux Jazz

Attention. Le téléphone crépite. La voix résonne, on dirait qu’il est à côté, dans un rire de fond de gorge. On lui demande où il se trouve à cet instant précis: «Dans ma chambre des plaisirs.» Il n’aime pas le mot studio. C’est une pièce matelassée, à Los Angeles, où sont clouées, sur les murs et le plafond, des figurines de héros: Superman, Captain Marvel. «Un monde fantastique», murmure-t-il. Il y a une dizaine d’années, la première fois qu’on l’avait rencontré, il parlait déjà de science-fiction, du dernier roman orné de créatures gluantes qu’il avait dévoré entre deux concerts. «Un conte de fées incrusté dans le réel», précisait-il. Wayne Shorter, 80 ans, n’aime rien tant que ce moment où la vie prend la texture du rêve.

Il joue à Montreux. Pour la dixième fois. C’est la troisième fois qu’il se présente au festival protégé par un super-héros qu’il fréquente assidûment depuis cinquante ans. «Ah, justement, c’est bien que vous me parliez de Herbie Hancock. Il va débarquer chez moi d’une minute à l’autre.» En 1997, ils avaient publié ensemble le récit des odyssées passées et futures, l’album 1 + 1, où Wayne Shorter avait sélectionné l’une de ses plus ardentes compositions: «Diana». Un thème en apesanteur, de spationaute rimbaldien, le saxophone soprano comme dépouillé de son lyrisme naturel, cassant, caressant, la magie sans abracadabra du jazz quand il n’est que mise en demeure.

Wayne parle de Herbie, le pianiste. Il se souvient de Miles Davis, le trompetant. On dirait qu’il n’y a pas une conversation où Shorter oublie de mentionner Miles ou même de l’imiter d’une voix raclée. «Miles m’a demandé plusieurs fois si je n’en avais pas assez de jouer de la musique qui sonne comme de la musique.» Le problème des limites, toujours différées, sur lequel ce créateur, né en 1933 à Newark, New Jersey, n’a jamais cessé d’enquêter. En 1964, lorsqu’il rejoint avec Hancock le deuxième quintette de Miles. Mais bien avant, quand il prend le rôle d’éminence noire pour Art Blakey. Il suffit que Shorter renifle pour que l’histoire s’agite.

Le sentiment qu’à chaque question, il vole à mille lieues du territoire où elle était supposée se poser. Vous allez jouer des morceaux anciens, avec Herbie? «Il est possible que nous interprétions des musiques composées il y a mille ans. Des musiques jamais entendues. C’est l’inconnu que nous visons.» Il dit cela, il est entouré de partitions de Schönberg, de Stravinsky. Sur son piano long, le coffret du Nat King Cole Trio. Il y a quelques semaines, il s’est rendu avec Hancock à l’Université Stanford, il a visité l’accélérateur de particules, les laboratoires. Il a donné une conférence. «Je leur ai dit, à ces chercheurs, qu’ils pratiquaient le même art que nous: celui de l’improvisation. Nous sommes plus heureux dans la vie face aux problèmes que face aux solutions.»

Ce n’est pas une posture. Il faut comprendre à quelle hauteur voltige Wayne Shorter. Avec son jeune quartette, depuis longtemps déjà, Brian Blade qui envoie ses tambours dans les traverses de la musique, la puissance des ébats jamais interrompus par le souci de lisibilité. «Je suis assez vieux pour ne plus parier sur les attentes du public. A quoi cela sert, sinon, de vieillir? Je suis un étudiant éternel. Je me demande parfois ce qui se passerait dans la musique de Justin Bieber s’il décidait de retourner aux études, d’apprendre des instruments, l’histoire de son art. Peu de figures pop sont capables de cela.»

Lorsqu’il se trouve à un concert face à des camelots qui exigent des spectateurs qu’ils frappent des mains, Wayne Shorter pense à celui qui claque à contretemps. La voie philosophique, le mélange déterminé d’extraterrestres en plastique et de pensée extrême-orientale. Le saxophoniste puise à toutes les sources du débordement. «Je n’aime pas le moment où, en musique, on voit où l’artiste veut en venir. Nous tentons de dessiner de nouvelles cartes, dont nous ne connaissons ni le nord ni le sud.» Son parcours parle pour lui. Les expériences électriques, Miles Davis quand il testait les échos du son, Weather Report, la découverte du soprano plutôt que le ténor, un instrument plus fragile, moins chargé, un outil droit pour penser de biais. Shorter n’a jamais trouvé un instant pour s’asseoir sur ses conquêtes. Il est le guerrier tranquille d’une quête sans objet.

«Le défi pour moi, c’est de comprendre pourquoi je m’obstine à créer des sons. Les gens parlent à tout bout de champ de leurs projets. Ils évoquent le livre qu’ils sont en train d’écrire, l’album qu’ils sont en train d’enregistrer. J’ai 80 ans, maintenant. C’est le moment pour moi de me libérer de la fonction.» Il se refuse à devenir professeur Shorter. Les prix. Les médailles. Tous ces poids qui viennent alourdir une vie avant qu’elle soit consumée. Wayne Shorter n’est pas Nelson Mandela, il n’est pas même Michael Jackson. Sa pensée, sa musique ne touchent que quelques milliers d’amoureux vernis dans le monde. Mais il appartient à cette classe infime d’hommes dont le souffle inspire.

Wayne Shorter et Herbie Hancock. Ve 18 juillet, 20h. www.montreuxjazz.com

«Je n’aime pas le moment où, en musique, on voit où l’artiste veut en venir»