«J'ai grandi dans une famille d'aviateurs», se souvient Pierre Wasem, dit Wazem. «Quand on était tous à table sur la terrasse de mes grands-parents, il suffisait du bruit d'un moteur dans les airs pour que toutes les chaises volent. On se retrouvait tous le doigt et le nez en l'air en train de pointer dans le bleu du ciel. On devinait de quel modèle il s'agissait, d'où il venait, où il allait, ce qu'il transportait… Mon père connaissait toutes les immatriculations par cœur.» Dessinateur de bande dessinée et illustrateur, le Genevois Wazem vient de publier son deuxième album chez Les Humanoïdes Associés. Et ce très beau Bretagne en noir et blanc parle fatalement… d'aviation.

Curieusement, Wazem, enfant, n'a jamais dessiné d'avion. Il construisait des modèles réduits avec son grand-père, fanatique d'aéronautique. Leurs planeurs en bois de balsa sous le bras, ils partaient chaque dimanche faire voler ces ailes artisanales. «Les avions nous faisaient rêver de voyage, de lointain, d'ailleurs…» se souvient le jeune dessinateur. L'homme aime l'aventure. Il commence sa carrière éditoriale avec Le Livre vert du Vietnam (éditions Papiers Gras), un carnet de voyage pris sur le vif: son style plonge ses racines chez Hugo Pratt. Les traits noirs se superposent avec élégance, et des masses sombres surgissent la lumière du désert et le feu des réacteurs.

Pourquoi aime-t-il tant bouger? «Je me suis rendu compte que pour moi, le mouvement c'est la vie, explique le jeune Genevois. J'ai l'angoisse du non-mouvement. Pour moi, s'arrêter est synonyme de mourir.» Trimballé de famille en famille (sept au total) au divorce de ses parents, il a fini par atterrir chez ses grands-parents. «J'ai l'impression de n'avoir jamais vraiment eu de chez-moi. Même chez mes grands-parents, c'était chez eux.» Wazem, lucide, raconte une mère andalouse pour qui la maison était toujours là-bas, en Andalousie, même si elle habitait en Suisse. Il se souvient aussi des origines ukrainiennes de son père, dont la famille traversait l'Europe, suivant le travail et les migrations des églises huguenotes.

Le chemin qu'il emprunte aujourd'hui est celui du succès. Après Le Chant des Pavots, Bretagne, son deuxième album chez Les Humanoïdes Associés, reçoit un accueil critique enthousiaste. «Etrange, car mon bouquin est carrément un peu ringard. Il n'a rien à voir avec la mode de la bande dessinée autobiographique.» Pourtant, Wazem adore les bédés actuelles de Trondheim, de Menu ou de Sfar, plus proches de la confession intime que des aventures au grand large, et lui-même excelle dans le genre. «Je suis content d'avoir dessiné ce livre, glisse-t-il discrètement. Je devais le faire. Mais je ne toucherai plus jamais au sujet. C'est trop cliché.» La guerre, les pilotes, le sable du désert, le sacrifice: toutes les grosses ficelles de la bande dessinée classique, style Buck Danny, sont bien là. Mais contrairement à l'héroïsme ambiant des histoires des années 50, chez Wazem, les personnages sont loin d'être des saints. Les lâchetés de l'homme pour survivre dans l'enfer militaire sont brossées à traits épais: «J'ai voulu démystifier le pilote héroïque, l'œil d'aigle qui survole la tourmente dans son engin, pendant que les soldats grenouillent dans la boue en dessous. La guerre est moche, en haut comme en bas, et il n'y avait pas que des aristocrates bien élevés chez les pilotes!» Wazem le sait, lui qui a baigné dans ce mythe de l'aviateur omniscient, avec un père absent, toujours en déplacement, car… pilote.

«J'ai grandi en lisant la biographie de Jean Mermoz par Kessel, et j'ai passé ma licence d'aviation dès que j'ai eu 18 ans, comme tout le monde dans la famille. Celle de voltige a suivi de très près. Mon instructeur était un horrible bonhomme qui me racontait avec ferveur comment les parachutistes se lançaient sur Kolwesi. Il était grossier et raciste, mais en même temps d'une extrême douceur derrière les manettes de son avion, un véritable artiste. Ce personnage a beaucoup inspiré ceux du livre.» Wazem semble avoir réglé quelques comptes: lorsqu'il s'agit de montrer comment la figure centrale de l'album perd sa dignité, par des actions lâches et monstrueuses, le récit s'embrouille un brin. Difficile de dégommer la figure mythique de l'aviateur, «de montrer qu'il s'agit d'un homme comme les autres». Difficile aussi de faire descendre du piédestal la figure paternelle.

Bretagne de Wazem, aux éditions Les Humanoïdes Associés. Vernissage de l'album à la librairie Papiers Gras, place de l'Ile 1, Genève, samedi 27 février dès 14h, tél. 022/310 87 77. Exposition des planches originales, samedi 13 mars à la Galerie Apostrophes, La Chaux-de-Fonds, tél. 032/913 20 83.