Aux Studios Lolos, où il travaille, son copain Aloys l'appelle affectueusement Hugo Wazem. C'est que le dessinateur genevois Pierre Wazem, 34 ans, a écopé du périlleux honneur de ressusciter une série du grand Hugo Pratt, Les Scorpions du désert. Moins célèbre que Corto Maltese, l'officier polonais Koïnsky, dur et romantique à la fois, n'en est pas moins un des personnages phares de Pratt. Il parcourt l'Afrique de la Cyrénaïque à l'Ethiopie à la tête d'une force spéciale britannique contre les troupes mussoliniennes, et sur les traces de Hugo lui-même, qui a passé une partie de son enfance à Addis-Abeba.

L'œuvre de Wazem, Le Chemin de fièvre, s'inscrit dans la lignée de Conversation mondaine à Moululhé, moins épique et guerrier que les autres épisodes, c'est une errance plus intime et poétique. Koïnsky n'y apparaît pratiquement qu'en creux, à travers sa recherche par ses compagnons, ou en interlude, dans des conversations fiévreuses et imaginaires avec un scorpion dans le train qui le mène à Dire Daoua. Le résultat est saisissant: tant graphiquement que narrativement, Wazem s'est glissé avec bonheur dans le style et les ambiances d'Hugo Pratt, sans les copier et tout en conservant sa patte personnelle. Une vraie symbiose et une réussite, dont il évoque la genèse.

Samedi Culturel: Aviez-vous imaginé reprendre un jour l'œuvre de Pratt?

Pierre Wazem: Pas du tout. J'avais dessiné Bretagne, une histoire d'aviateurs dans le désert, pour casser le mythe de l'aviateur héroïque dans une famille où tous les hommes pilotaient, moi compris. C'était aussi une sorte d'hommage à la bande dessinée des années 70 et à Hugo Pratt, que j'ai dévorés quand j'étais adolescent. Mais pour moi, le volet Pratt s'est terminé au moment où j'ai fini Bretagne, et je ne pensais pas que je pouvais aller plus loin. Aussi quand Patrizia Zanotti, coloriste et gestionnaire de l'œuvre de Pratt, qui avait fait traduire mon album en italien, m'a fait cette proposition, je suis tombé à la renverse.

»J'ai eu peur, de me faire descendre en flammes, de passer pour un opportuniste, de devoir vivre à travers quelqu'un d'autre. Mais d'un autre côté, cette perspective était trop excitante pour y renoncer. J'admire chez Pratt l'élégance et la puissance du trait, que je n'aurai jamais, ainsi que cette espèce de magie qui s'installe quand on ouvre un de ses albums, ses dialogues décalés et ses atmosphères. J'avais beaucoup lu chez mes grands-parents Conrad, Kipling, Curwood, et Pratt a été pour moi une passerelle entre ce monde littéraire et la bande dessinée, et il m'a fait comprendre qu'on pouvait faire de la BD adulte et sous forme de roman.

– Comment vous êtes-vous glissé dans ce monde?

– Je vois très bien les ingrédients qu'il faut mettre, je comprends les mécanismes qu'il a utilisés, et malgré les générations qui nous séparent, on a eu les mêmes lectures, les mêmes fascinations pour l'Histoire. J'ai beaucoup travaillé sur un découpage avec des séquences et un enjeu principal, qui a été soumis à l'éditeur, et qui a été finalement assez peu retouché. Pour le dessin, je ne commence jamais à la page 1: comme il y a une certaine évolution graphique au cours d'un travail, cela me permet de garder une plus grande homogénéité.

»Le style de Pratt au fil des épisodes des Scorpions a été très disparate, tant dans le dessin que les histoires: donc quoi que je fasse, je peux m'imbriquer dans l'ensemble, pour autant que je ne perde pas certains points de repère et tout le rapport au temps de Pratt, avec ses silences et ses temps morts, ou ses côtés à la fois magiques, romantiques et virils…

»Dans chaque épisode des Scorpions, Pratt introduisait un nouveau personnage. Avec Antonio Boselli, le Portugais de Venise, j'ai voulu créer un méchant à la Pratt, ambigu, théâtral. Il a mis du temps à venir, à se façonner. Il ne s'intéresse qu'au pognon, et il préfigure un peu les guerres actuelles, qui sont essentiellement économiques, alors que Koïnsky, malgré son cynisme, est un romantique qui n'a rien compris, il est un homme du siècle passé.

– Ne vous êtes-vous pas senti piégé dans le moule de Pratt?

– J'ai pris ce que j'aimais, et laissé tomber le reste, notamment beaucoup de scènes d'action. Je me suis aussi laissé porter par les personnages, ils existent, je peux les utiliser comme des comédiens et leur faire dire ce que j'ai envie. Si je dessinais un deuxième épisode des Scorpions, j'aimerais m'éloigner encore plus du dessin de Pratt, tout en gardant l'essentiel de ce qui fait ses histoires et ses ingrédients, le trait léger, les ambiances, la lumière. En faire quelque chose de vivant, qui bouge, qui évolue. Cela peut heurter les «gardiens du temple», mais c'est ce qui m'intéresse, et le bon accueil de ce livre me conforte dans cette direction. Mais ce sera après avoir repris des boulots plus personnels: je n'ai pas du tout envie de rester prisonnier de quelque chose qui n'est pas entièrement à moi.

Pierre Wazem: Le Chemin de fièvre (Les Scorpions du désert, 6e épisode), éd. en noir et blanc 78 p., en coul. 96 p., Casterman.

Pratt, Guilbert, Wazem, D'Anna et Duplan: Ethiopie, la trace du Scorpion, 104 p. sous étui, Casterman.

Expositions de planches et dessins originaux de Wazem à la librairie Papiers gras, 1 pl. de l'Ile, Genève, jusqu'au 9 avril, et à la librairie Raspoutine, 34, rue Marterey, Lausanne, jusqu'au 1er avril (avec un ex-libris original).

Grande exposition rétrospective Hugo Pratt, periplo immaginario à Sienne, Santa Maria della Scala, Pplazzo Squarcialupi, du 24 mars au 28 août. Puis à Paris, au Musée de la marine, en octobre.