Un soir, Wazem donne un coup de volant pour éviter un hérisson. Chose curieuse, la bestiole porte un dossard – numéro 16. Cette aberration minime introduit une dissonance dans la vie du dessinateur – qui traverse une mauvaise passe: crise de la quarantaine, problèmes d’argent, panne d’inspiration, troubles de l’érection, doutes existentiels, on en passe et de plus pluvieuses…

Le hérisson le turlupine. En retournant à l’endroit où le trotte-menu s’est perdu dans la broussaille, il trouve une forêt obscure ne figurant pas sur les cartes et, au fond de la futaie, une cabane déglinguée. Entre les lames disjointes du plancher brille la planète Mars. Wazem trouve refuge dans cette masure qui le mène sur la planète rouge. Immensément solitaire, il dialogue avec sa famille, ses amis, lui-même enfant. C’est réconcilié avec ses démons qu’il redescend sur Terre.

Les scénarios que Pierre Wazem signe pour Tom Tirabosco (Sous-sols, La Fin du monde), Frederik Peeters (Koma) ou lui-même s’élaborent toujours «à partir d’une image, une seule image. Tout se construit autour.» Dans Mars aller retour, c’était la cabane abandonnée, «miroir du personnage foutu, brinquebalant, paumé».

Avec sa tête, ronde et rudimentaire comme celle de Tintin, plantée d’un nez pointu, Wazem le loser ressemble d’autant plus à Pierre Wazem qu’il porte son nom, habite sa maison, a la même femme, les mêmes filles et les mêmes copains. «C’est moi, caricaturé à l’extrême. Mais attention, moi j’aime les gens et j’ai quand même une vie sociale.» Ce personnage de papier, apparu dans Promenades, s’inscrit dans la continuité de l’œuvre et s’émancipe de son créateur.

Mars aller retour trace son chemin entre réalité et fiction, exercice ambigu, dangereux, «très compliqué», en tout cas. «On part de la réalité et tout est remalaxé, explique l’auteur. C’est un jeu assez bizarre. A-t-on le droit de faire ça? Est-ce de l’exhibitionnisme pur ou de l’art? Pour éviter les lourdeurs d’une confession ennuyeuse, j’introduis une légèreté, je désamorce avec de l’humour.»

La femme de Pierre Wazem a validé les planches. Censuré quelques scènes scabreuses, mais laissé passer celle dite «de la ratatouille», au cours de laquelle carottes, courgettes et aubergines supplantent la virilité défaillante du Wazem de papier auprès d’une copine belle comme Rossy de Palma…

Même un lecteur distrait reconnaîtra Aloys (Quickette & Flupkette) sous les traits d’Aloys, le collègue de Wazem aux studios Lolo de Carouge. En revanche, Tom Tirabosco et Frederik Peeters sont habilement dissimulés derrière les pseudonymes de Tim et Fritz. Pourquoi cette différence de statut? «Parce qu’Aloys travaille à côté de moi, alors que je n’ai pas demandé leur avis aux deux autres.» Fritz/Frederik n’a pas apprécié, Tim/Tom s’est marré.

Pierre Wazem est un extraordinaire dessinateur, à l’aise dans le réalisme (Les Scorpions du désert , Le Chemin de fièvre, chez Casterman) comme dans l’humour (Le Pingouin volant, à La Joie de Lire, ses illustrations pour Le Temps). Le graphisme de Mars aller retour est «beaucoup plus aléatoire que la construction du récit». Parfois, il a envie de brosser à grands coups de pinceaux des décors. Il touche au sublime dans son évocation de la ville par temps maussade. Là où un tâcheron aurait recopié des photos de la rue de Carouge, Wazem suggère les immeubles par des hachures fuligineuses, exprimant l’essence même de Genève sous la pluie. Les personnages sont plus caricaturaux: «C’est pour brouiller les pistes. Le lecteur qui feuillette l’album en librairie croit que c’est amusant. Je mens pour faire vendre. C’est pas tout à fait du Mickey.»

«Des BD, il y en a des millions», râle le Wazem de papier. Son alter ego de chair pense que la bande dessinée est définitivement adulte, libre de traiter n’importe quel sujet, comme la littérature. Il cite en exemple Les Ignorants de Davodeau sur le travail de la vigne ou les souvenirs que Marjane Satrapi rapporte dans Persépolis. Personnellement, il ne lit pas de bandes dessinées. Son inspiration, il la trouve dans les faits divers, les journaux.

Il ne comprend «pas tout à fait le concept de science-fiction». Star Wars le laisse de marbre. En revanche, il a une licence de pilote, il fait de la voltige et, selon le principe toujours plus haut, se passionne pour l’astronomie. Il est abonné à Science, il passe des heures à discuter avec des copains physiciens. Ce qui l’intéresse, ce sont les «perturbations du réel». Il vénère Haruki Murakami, et, pour sûr, le hérisson No 16 est le cousin genevois de l’oiseau japonais dont le chant s’interrompt dans Chroniques de l’oiseau à ressort.

Mars aller retour, c’est donc «pas tout à fait du Mickey». Pourtant, Mme Wazem est affublée des oreilles de Mickey. «Parce que ma mère est comme une petite souris», tranche le dessinateur. Qui s’insurge contre les rigueurs du réalisme et revendique le droit à la fantaisie: «Je peux faire ce que je veux. Si j’ai envie de dessiner un éléphant qui parle, c’est ok.» D’ailleurs, les personnages de son prochain album se rient de la linéarité du temps et vieillissent sans changer d’apparence.

«Mars aller retour», de Pierre Wazem. Futuropolis, 128 pages.

«C’est moi, caricaturé à l’extrême. Mais attention, moi j’aime les gens et j’ai quand même une vie sociale»