«Le Web est l’incarnation de l’encyclopédie»

Edition Dépôt de bilan pour l’Encyclopædia Universalis

Pour le chercheur Frédéric Kaplan, elle était une sorte d’accident de l’histoire

 Plusieurs dizaines de volumes épais, tranche blanche, étiquette rouge ou bleue. Des kilogrammes de savoir reçus lors de la première communion ou de l’entrée à l’université, hérités de papi-mami, achetés à ce colporteur après des années d’économies. Plaisir d’aller pêcher un tome dans la bibliothèque, de tourner les pages jusqu’à arriver à la bonne, de laisser glisser l’index le long des mots, l’œil flâner parmi les informations. L’Encyclopædia Universalis dépose le bilan (LT du 23.11.2014). Si la nouvelle abasourdit les amoureux des livres lourds, elle paraît logique face à la concurrence des thésaurus numériques, Wikipédia en tête. Pour Frédéric Kaplan, titulaire de la chaire d’humanités digitales de l’EPFL, l’encyclopédie papier est une sorte d’accident de l’histoire. Entretien.

Le Temps: La fin de l’Encyclopædia Universalis était donc courue d’avance?

Frédéric Kaplan : Il y a une logique oui. Elle découle de l’opposition entre le principe du livre dont la forme est fermée, linéaire et fait le point sur un sujet et le principe encyclopédique qui a tendance à essayer d’englober le monde, pousse à la lecture aléatoire et permet des liens. Depuis la conception de l’encyclopédie, avec Diderot et D’Alembert, cette tension existe mais le livre était la seule forme possible. Dans sa logique, le Web est au contraire l’incarnation moderne des principes encyclopédiques.

– Représente-t-il la panacée ou peut-on imaginer d’autres formes?

– Il est l’incarnation du principe encyclopédique mais je ne parlerais pas d’idéal pour autant. On pense forcément à Wikipédia, mais il y a des formes intermédiaires telles que des encyclopédies au contenu contrôlé et éditorialisé. Les livres de cuisine, les guides de voyage, tous les ouvrages qui tendent vers l’encyclopédie trouvent également un support naturel sur Internet. A l’opposé, les livres pour enfants résistent extrêmement bien. Les romans sont dans une logique un peu différente avec l’apparition des tablettes de lecture mais, se lisant de façon linéaire, ils correspondent bien à l’imprimé. Nous vivons dans un environnement très encyclopédique, où tout ce qui relève du lien, de l’open data… est perçu positivement.

– Quid des applications?

– Elles sont beaucoup plus proches du livre que du Web parce qu’elles sont fermées elles aussi.

– Que dire des dictionnaires?

– Je divise le monde en deux pôles: fermé et encyclopédique. Avec ses possibilités d’entrées aléatoires et de navigation agile, le dictionnaire se situe mieux dans une logique numérique.

– Le Dictionnaire historique de la Suisse vient pourtant d’être imprimé. Une erreur de nostalgiques?

– La logique commerciale fait que vendre sur le Net est parfois plus compliqué. L’objet papier peut être plus séduisant pour un certain type de public, même si sa forme est moins adaptée à son contenu.