On ne peut pas parler d’une retraite lacustre puisqu’on ne se doutait pas qu’il s’agissait là de son chant du cygne, mais les dernières années de Prince (1958-2016) auront été résolument lémaniques. En 2007, alors que sur disque il semblait incapable de renouer avec le génie qui l’habitait vingt ans auparavant, lorsque entre 1982 et 1988 il publiait six albums majeurs (1999, Purple Rain, Around the World in a Day, Parade, Sign o' the Times, Lovesexy), le Kid de Minneapolis gratifiait enfin le Montreux Jazz Festival de sa présence pour un concert événement qu’il avait ouvert sur une reprise de Wayne Shorter.

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Visiblement satisfait, il était revenu à l’Auditorium Stravinski en 2009 pour deux concerts donnés le même jour avant de composer Lavaux en hommage à la beauté immarcescible de la Riviera vaudoise. Puis, quatre ans plus tard, c’est trois soirées distinctes que le petit Prince proposait au public suisse, comme pour mieux poser son génie, prouver que si jadis on avait voulu en faire une pop star, il était avant tout un homme-orchestre ne faisant aucune distinction entre le rock, la pop, le funk, la soul et le jazz. Aussi à l’aise derrière un clavier qu’avec une guitare ou en leader d’une fanfare de La Nouvelle-Orléans, l’Américain avait ce talent hors norme, cette faculté de constamment surprendre, de prendre des chemins de traverse quitte à se perdre, très loin des enregistrements de plus en plus lisses et commerciaux de Michael Jackson, dont on a dit un temps qu’il était le concurrent le plus direct.

Retranché dans sa maison-studio de Minneapolis, Prince aura passé sa vie à travailler, composer, enregistrer, chercher. Son coffre regorge de milliers d’inédits, dont certains ont agrémenté, depuis son overdose médicamenteuse accidentelle, des rééditions de ses albums les plus fameux. Mais pour la première fois, voici que sort ce vendredi un album entièrement posthume. Enregistré en 2010 mais jamais édité, Welcome 2 America est présenté par ses héritiers – sa sœur ainsi que ses cinq demi-frères et sœurs – comme un moyen de respecter sa volonté, lui qui avait stipulé que ses archives soient sauvegardées. Même s’il n’avait jamais officiellement fait part de son désir de les voir diffusées…

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Maux de l’Amérique

Dévoilé en juin, un premier titre laissait augurer un album orienté guitare. Hot Summer est un bon single, mélodie accrocheuse et chœurs féminins à l’avenant. A l’écoute des 12 titres de Welcome 2 America, on a le bonheur immense de découvrir que cet extrait n’était qu’une gentille mise en bouche. Tout commence, avec le morceau qui donne son titre à l’album, sur une mélodie mid-tempo et une approche spoken word du texte qui évoque parfois Isaac Hayes.

Welcome 2 America est programmatique, Prince y scrute les maux de l’Amérique contemporaine, sans concession et avec acuité. Puis vient Running Game (Son of a Slave Master), et on croirait presque entendre Curtis Mayfield. S’opère ensuite un glissement de la soul vers le funk, avec un Stand Up And B Strong proposant une belle montée en puissance pour un final extatique et électrique, avant que Check The Record n’explore des sonorités plus rugueuses. C’est alors que When She Comes, slow sensuel que n’aurait pas renié Marvin Gaye, vient plus loin calmer le jeu tout en provoquant une subite poussée de fièvre.

Coproducteur de cet album posthume, le claviériste Morris Hayes se dit ravi de voir dévoilé un disque dans lequel Prince «s’attaque directement à la condition de l’Amérique, ce qui se passe avec les réseaux sociaux, les injustices et la conscience sociale». Cité par l’Agence France Presse, il voit en Prince un artiste en avance sur son temps. «Il voulait, je crois, un pays qui défende réellement ce qu’il dit défendre: la liberté et la justice pour tous.» Tandis que le morceau Running Game (Son of a Slave Master) parle du racisme endémique, ce sont les conflits religieux qui sont au cœur de Same Page, Different Book. Prince en avance sur son temps? Peut-être pas, mais un artiste de son temps assurément. Cinq ans après sa disparition, Prince semble plus vivant que jamais, Welcome 2 America est un magnifique cadeau dont on se demande pourquoi il n’était jamais sorti.

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Prince, «Welcome 2 America» (NPG Records).