Le téléphone sonne. Après de longues secondes, Anya décroche. En quelques mots soufflés, la jeune femme de 21 ans résume la situation. Son oncle a découvert son homosexualité, puis l’a menacée: si elle ne couche pas avec lui, il révélera tout. «Mon père fait partie du gouvernement tchétchène, il ne le tolérera pas, lâche Anya. Il va me tuer, c’est sûr.» De l’autre côté de la ligne, David Isteev, coordinateur de l’équipe de crise du Russian LGBT Network: «On arrive, sois forte.»

Anya, de son nom d’emprunt, fait partie des traqués. En 2017, les autorités de Tchétchénie, cette république d’un million d’habitants au sud-ouest de la Russie, lançaient une véritable purge anti-gays. Sous la bénédiction du président, Ramzan Kadyrov, des milliers d’hommes et de femmes, soupçonnés d’homosexualité, faisaient l’objet d’arrestations, d’emprisonnements, de tortures, certains disparaissant même sans laisser de traces – à l’image du jeune chanteur tchétchène à succès Zelimkhan Bakaev.

Dévoilée par le quotidien russe Novaïa Gazeta en avril 2017, l’affaire faisait le tour des médias internationaux et choquait l’opinion publique. Depuis trois ans, les lignes ont pourtant peu bougé, les autorités russes et tchétchènes se bornant principalement à démentir les faits. Un silence que veut aujourd’hui briser Welcome to Chechnya. Dans ce poignant documentaire, le journaliste et auteur américain David France raconte cette chasse aux sorcières du XXIe siècle, mais aussi le quotidien de celles et ceux qui luttent pour sauver des vies. Proposé cette semaine par le festival de films queer Everybody’s Perfect à Genève, Welcome to Chechnya laisse une boule dans la gorge – mais aussi l’espoir d’obtenir, enfin, justice.

Lavé par le sang

Comment en est-on arrivé là? Tout commence par un raid antidrogue dans la ville d’Argoun, début 2017, explique David Isteev. En fouillant, la police saisit un téléphone contenant des messages et photos à caractère gay. Son propriétaire est forcé, sous menace de torture, de dénoncer d’autres homosexuels de son entourage qui, eux-mêmes, subiront le même traitement. Réaction en chaîne.

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Dans cette région majoritairement musulmane, vase clos à la frontière géorgienne, les citoyens sont encouragés à dénoncer jusqu’aux membres de leur famille. Des vidéos amateurs montrent des scènes glaçantes, parfois insoutenables: attaques en pleine rue, passages à tabac, viol collectif. La violence est extrême, l’impunité totale. «En Tchétchénie, être gay est une disgrâce, résume David Isteev. Le déshonneur est si fort qu’il ne peut être lavé que par le sang.»

En immersion durant dix-huit mois, David France a suivi deux branches de la résistance: la première, dont fait partie David Isteev, est chargée de l’évacuation de jeunes, la seconde gère un refuge secret à Moscou. Dans ces appartements sommaires, des jeunes attendent fébrilement le visa qui leur permettra de quitter le pays en tant que réfugiés. D’ici là, ils ne peuvent sortir sans prendre le risque d’être repérés.

Un tournage extrêmement tendu que David France raconte au téléphone, depuis New York. «Etre dans le refuge, c’était expérimenter une terreur que je n’avais jamais ressentie. On s’asseyait en silence pour écouter les bruits du dehors, prêts à voir la porte d’entrée enfoncée à tout moment. Et ça s’est produit en mon absence: un autre refuge a été découvert, des personnes mises en garde à vue, certaines se sont envolées. Un garçon qui sortait la poubelle a été kidnappé, un autre poignardé sur le perron. Le danger est constant.»

Héros de l’ombre

Celui que courent les activistes l’est tout autant. Comme un film d’espionnage, le documentaire les suit à la rescousse d’Anya, du mensonge à la douane au téléphone brisé pour effacer toute trace. Des agents de l’ombre qui étaient, jusqu’à peu, journalistes, publicitaires, musiciens ou enseignants. «Leur bravoure m’a bluffé, confie David France. Ils auraient pu rester discrets mais ont préféré s’engager, se battre, prendre des décisions héroïques qui bouleversent leur vie pour en protéger d’autres.»

Pour les protéger à leur tour, David France a appliqué sur place une série de protocoles de sécurité, et les visages des protagonistes ont été digitalement modifiés – ce qui, contrairement au floutage, permet de conserver leurs expressions.

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Au vu des risques, impossible pour les victimes de témoigner. Or, «pas de corps, pas de procès», résume un activiste. Dans une célèbre interview, Ramzan Kadyrov déclarait même: «Nous n’avons aucun gay en Tchétchénie.» On comprend donc le courage et le symbole que représente Maxim Lapounov, trentenaire russe enlevé puis torturé alors qu’il voyageait à Grozny, la capitale tchétchène. Welcome to Chechnya suit son parcours cabossé jusqu’à ce qu’il décide de déposer, à l’automne 2017, une plainte publique contre ses ravisseurs – elle sera rapidement balayée.

Buzz en Russie

Pour David France, il est grand temps que l’information, étroitement contrôlée en Russie, soit enfin éclairée, le dialogue ouvert. Et que la communauté internationale agisse: environ 40 000 personnes LGBT vivraient encore en Tchétchénie, et les purges se répandraient ailleurs en Russie, au Daghestan et en Ingouchie notamment. «J’espère que ce film pourra faire réagir les chef(fe)s d’Etats et organisations internationales, afin qu’ils fassent pression sur le Kremlin. En particulier à Genève: la balle est dans votre camp.»

Depuis la présentation du film au festival de Sundance en début d’année, les réactions ont afflué. Le Département d’Etat américain a prononcé cet été une sanction contre Ramzan Kadyrov pour violations de droits humains (ce dernier a répondu à la polémique sur la télévision tchétchène en niant les faits). Mais le documentaire fait son chemin en Russie. «La bande-annonce a fait un énorme buzz, se réjouit David France. En trente-six heures, elle avait été vue plus d’un million de fois!» Le film sera distribué dans le pays dès le mois de novembre.

Maxim Lapounov, qui a quitté la Russie avec sa famille, a pu assister à certaines projections. «Il m’a remercié de l’aider à réaliser la valeur, l’importance de ce qu’il avait fait, l’élan global qu’il avait provoqué», raconte David France. Anya, de son côté, a quitté l’appartement protégé dans lequel elle séjournait durant le documentaire. Elle n’a plus donné de nouvelles depuis.


«Welcome to Chechnya», documentaire de David France. Diffusé le 16 octobre aux Cinémas du Grütli de Genève, dans le cadre du festival Everybody’s Perfect.