«Je crois que j'aimerais venir ici pour écrire...», s'écrie Wendy Guerra en regardant l'Aar couler paisiblement depuis la terrasse ombragée de son hôtel soleurois. La jeune auteure cubaine - elle a 37 ans et la vivacité d'une adolescente -, invitée des 30e Journées littéraires de Soleure, se tourne vers son éditeur, le Soleurois Peter Tremp, fondateur de Lateinamerikaverlag, maison spécialisée dans la littérature latino, et qui a traduit en allemand son espagnol plein de verve: «Il faudrait convaincre le maire de Soleure d'organiser des résidences d'écrivains. De ma chambre, je vois le fleuve, c'est magnifique.» On est loin de La Havane, où vit et écrit Wendy Guerra, et dont elle dit dans son roman qu'elle «sent le gaz liquide et le poisson frais qu'apporte l'air salé du Malecón».

C'est ainsi qu'est Soleure en ce week-end de l'Ascension: traversée de langues, de mots, d'idées, d'images et même d'odeurs rêvées. Cette année, les quatre langues nationales côtoient l'espagnol de Wendy Guerra, le chinois de Huang Beijiaet l'anglais des New-Yorkais Lydia Davis et Nathan Englander.

Samedi, ceux qui ne sont pas venus écouter les écrivains romands -Catherine Lovey, Marius Daniel Popescu, Daniel Maggetti, Michel Viala et d'autres encore - ont tenté, en foule, de voir la vedette de cette 30e édition: le conseiller fédéral Moritz Leuenberger, auteur de Lüge, List und Leidenschaft (Limmat, 2007), un troisième livre qui reste à traduire en français. Autre fait marquant de ce 30e anniversaire, l'arrivée, bienvenue pour les «Journées», des 100000 francs du Prix Zurlauben, décerné par la Fondation zougoise Landis & Gyr.

Un argent essentiel pour continuer de financer, avec l'aide de Pro Helvetia, de la Ville et du canton de Soleure et de sponsors privés, la venue des écrivains, même si nombre d'entre eux se partagent entre plusieurs manifestations. Ainsi Gilles Leroy, Prix Goncourt 2008, est-il passé du Salon du livre et de la presse de Genève aux rives de l'Aar. Arrivée de Cuba, Wendy Guerra repartira bientôt pour Saint-Malo au Festival Etonnants-voyageurs (du 10 au 12 mai) puis, ce sera Paris et son Salon du livre de l'Amérique latine (du 15 au 17). Un passage du monde germanique à l'univers francophone rendu possible parce que son roman, Todos se van, salué par la critique en Espagne où elle a gagné le Prix Bruguera 2006, sort en même temps en allemand, Alle gehen fort chez Lateinamerikaverlag, et en français, Tout le monde s'en va chez Stock.

Pour l'heure, Wendy Guerra est encore à Soleure, où elle impose ses temps cubains à ses hôtes helvétiques: «A Cuba, on nous dit toujours quoi faire en matière de politique. En Suisse, on nous dit qu'il faut être à l'heure, ne pas parler trop rapidement, ne pas faire ci, ne pas faire ça», s'amuse celle qui a raconté dans son roman en forme de journal secret d'une enfant puis d'une adolescente, les contraintes sociales, politiques, intimes, les pertes et les renoncements continuels qui ont marqué une génération de Cubains, nés comme elle au début des années 1970: «Ma réalité, c'est la perte et la résistance», dit-elle.

«Il ne fait pas chaud»

Le livre est, sinon interdit, du moins «impubliable» à Cuba, explique Wendy Guerra: «Les habitants de l'île n'ont pas le droit de lire noir sur blanc ce qu'ils vivent pourtant au quotidien. On ne supporte pas cette façon directe de parler du socialisme; ces vérités toutes nues énoncées par une petite fille.»

Pour autant, Wendy Guerra ne veut pas abandonner son pays et partir comme tant d'autres, renoncer. «Je n'ai pas étudié à la Sorbonne, mais à Cuba et j'ai grandi avec des idées cubaines. Donc ce que je suis, mon livre font aussi partie de la Révolution.» Ce pays, cette révolution qui porte en elle-même ses propres contradictions sont à faire évoluer plutôt qu'à jeter, détaille l'écrivain. Wendy Guerra frissonne: «Il ne fait pas chaud», dit-elle. Les Journées de Soleure qui suivent l'Ascension ont eu lieu tôt cette année. L'an prochain, l'air sera peut-être plus doux: c'est du 22 au 24 mai 2009 que le bruit des mots envahira, de nouveau, Soleure.