Photographie

Werner Bischof, esthète engagé

A l'occasion du centenaire de sa naissance, le Musée de l'Elysée consacre deux expositions au photographe et reporter zurichois

Il aurait pu devenir peintre. S'est parfois mordu les doigts d'avoir changé de voie. Mais Werner Bischof ressentait le besoin de se frotter au monde et d'en témoigner. Pour commémorer le centenaire de sa naissance, le Musée de l'Elysée et la fondation Magnum organisent à Lausanne une rétrospective-hommage à l'esthète devenu reporter.

Pour respecter la chronologie – et elle est éclairante –, il faut commencer l'exposition par les combles. Au centre, les premières images du Zurichois. Fascinantes planches-contact et tirages d'époque. Formes géo-symétriques blanches sur fond noir: jeux de lumières, reflets multiples dans une bulle de savon, fleurs si joliment isolées qu'on dirait des estampes.

Une traque de la beauté pure

Tout est prétexte à chercher la perfection formelle, abstraite. Jusqu'aux femmes. Dans une approche rappelant le surréalisme, Bischof photographie un ventre strié de motifs réticulés ou un visage parsemé de tâches de lumières. «En 1933, à 16 ans, Werner Bischof intègre la première classe de photographie d'Hans Finsler, à l'Ecole des arts appliqués de Zurich. Finsler traque la beauté pure de l'objet photographique et Bischof excelle dans ce domaine. Il réduit les plantes, les matières et même les femmes à des abstractions», note Daniel Girardin, commissaire d'Helvetica, dédiée aux années suisses de l'artiste. Bischof ouvre un studio et se fait un nom dans la mode et la publicité.

En 1942, sur les bords du lac de Zurich passent des enfants dans l'objectif du photographe; le rédacteur en chef de la revue Du, nouvellement créée, lui a recommandé de se pencher sur la figure humaine. Une attention qui explose avec l'ouverture des frontières en 1945. Bischof enfourche alors un vélo et parcourt l'Allemagne en ruines. Reichstag incendié, bambins dans les décombres de Berlin ou Fribourg, Cologne en morceaux.

Puis ce seront la Hongrie, la Roumanie ou la Pologne. Pour Don Suisse, il documente les ravages de l'après-guerre et la reconstruction. Partout, des mères et des enfants plus ou moins débraillés, des hommes à la tâche, des vieilles en noir. Ici, un homme endormi sur sa miche de pain. Là, un orphelin en larmes. «Je ne peux plus photographier de belles chaussures», écrit-il à son père. Le regard est humaniste et empathique, Bischof se place à la hauteur du malheur des autres. Une démarche proche de celle d'un Cartier-Bresson, autre reporter esthète, qui fera de Bischof le premier membre de l'agence Magnum outre ses fondateurs, en 1949. Nombreuses, les planches-contact indiquent les recadrages et la sélection des images, montrent que l'homme tourne autour des sujets, multiplie les angles et les prises de vue.

«Mon père a toujours cherché à combiner la forme et le fond»

«Mon père a toujours cherché à combiner la forme et le fond. Impressionné par les destructions et les malheurs d'après-guerre, il voulait en témoigner. Il se sentait chanceux d'être Suisse et responsable de montrer ce qui se passait ailleurs. Il a souhaité changer le monde avec ses photographies», souligne au téléphone Marco Bischof, fils du reporter et commissaire de l'exposition Point de vue, au rez-de-chaussée du musée.

En 1951, Werner Bischof débarque en Inde pour un sujet sur les maharadjahs. Il photographie les mendiants, les ouvriers et les danseurs de Kathakali, mais surtout la famine dans l’État du Bihar. Life, qui tire à 5 millions d'exemplaires, publie le reportage et le Zurichois accède à une notoriété internationale. Il gagne le Japon pour quelques semaines, et y reste une année; un esthète ne peut que trouver son bonheur dans un pays pareil. Il y dessine beaucoup.

L'Indochine et sa guerre

Puis c'est l'Indochine et sa guerre, mais Bischof se concentre sur l'arrière. Des femmes priant pour leurs maris, un fermier et ses vaches, des gosses, toujours. «Cela ne l'intéresse pas d'aller au front, à la manière d'un Capa. Il préfère se pencher sur les effets de la guerre sur les populations civiles et notamment les enfants», estime Marco Bischof. En Corée cependant, en 1952, le reporter photographie les camps de rééducation, les prisonniers du Nord, les jeunes affamés. «Sans cesse, il s'interroge sur le but de ses images et l'utilisation qui en est faite, sur le bien-fondé, sans doute, de réaliser de belles photographies sur des horreurs. Cela l'épuise», analyse Daniel Girardin. «La presse l'agace car il n'est pas libre d'y raconter ses clichés alors il monte une exposition à Zurich sur ses images asiatiques.

Puis il prépare un livre sur le Japon puis rejoint les Etats-Unis en 1953, avec sa femme, pour y trouver de nouvelles formes d'expression», indique encore le fils.

C'est sur cet épisode américain qu'ouvre Point de vue, exposition non-chronologique produite par l'agence Magnum. Des tirages récents montrent les Ektachromes réalisés alors. Entrelacs de routes, ouvrier enduit de peinture sur le Golden Gate (l'affiche de l'exposition), reflets dans une berline; où l'on voit que c'est bien en noir et blanc que Bischof excelle.

A partir de là, l'homme gagne le Mexique puis le Pérou. «Son grand projet était de descendre l'Amérique latine jusqu'au Cap Horn, puis d'embarquer jusqu'en Afrique du Sud et de remonter le continent, poursuit Daniel Girardin. Mais il y a eu l'accident.» Une voiture qui sort de la route, le 16 mai 1954 dans les montagnes andines. La légende dit que la dernière image saisie par Bischof est celle – ultra-connue- de cet enfant jouant de la flûte sur un chemin perché. Un enfant heureux.


«Werner Bischof: Helvetica». Catalogue aux éditions Noir sur Blanc. «Werner Bischof: Point de vue». Jusqu'au 1er mai 2016 au Musée de l'Elysée, Lausanne.


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