Grimpez dans la grande salle des combles du Musée de l'Elysée: avec sa moquette sombre, ses panneaux immaculés, elle a gagné une unité nouvelle. Le graphiste Werner Jeker lui a imposé son style et son goût. Les affiches qu'il y expose ne se livrent pas immédiatement. Elles viennent accompagnées d'essais et d'états successifs dont les maquettes posées à plat sur une tablette marquent les étapes.

Werner Jeker, 60 ans, un des designers les plus réputés de Suisse, reconnu comme un des premiers de sa profession, fait intimement partie de l'expérience visuelle des Lausannois, la ville où, tout jeune homme, il a établi son atelier. Lui dont les travaux font l'objet d'expositions de par le monde, de Belgrade à la Chine, et dont de nombreux musées, y compris le MoMA de New York, collectionnent les œuvres ne montre pas souvent ses réalisations à domicile. Avec cet accrochage, voici l'occasion de mesurer le développement d'un travail continu – principalement fruit de sa collaboration de vingt ans avec le musée – et d'observer, sous l'intitulé «PhotoGraphisme», le dialogue du graphiste avec les œuvres de la grande photographie.

Aux Ateliers du Nord, fondés en 1983 avec les designers industriels Antoine Cahen et Claude Frossard, Werner Jeker réalise ses affiches, livres, projets d'identité visuelle et autres travaux graphiques. Et, hier à l'Ecole cantonale des beaux-arts vaudoise puis à Karlsruhe, aujourd'hui à Berne, comme coresponsable du département de communication visuelle, il forme les graphistes de demain.

Associé à bien des aventures de la vie culturelle lausannoise et romande de ces trente dernières années, ce Soleurois d'origine, formé à l'Ecole des arts appliqués de Lucerne puis à Bâle et à Berne, ne cède à aucune mode, ni en termes professionnels – il s'inscrit dans une tradition du graphisme suisse à l'intérieur de laquelle il affirme son écriture personnelle et à laquelle il tient – ni en termes d'accent, accent qu'il conserve puissant, en dépit de son immersion profonde en milieu romand. Un véritable résistant.

Le Temps: Certains vous trouvent omniprésent. Que répondez-vous?

Werner Jeker: Ceux qui me perçoivent ainsi, mes jeunes collègues en particulier, je les comprends. Je n'y vois pas de l'envie mais le désir légitime de bénéficier d'autant de possibilités que moi. J'ai éprouvé le même sentiment à leur âge. Mes débuts ont coïncidé avec une époque où une foule d'initiatives culturelles prenaient corps à Lausanne. Une grande photographe, Henriette Grindat, m'a soutenu. En me confiant une affichette, Rose-Marie Lippuner, directrice du jeune Musée des arts décoratifs, m'a donné ma chance, et nous avons travaillé ensemble durant près de vingt-cinq ans. L'affiche culturelle était alors un domaine totalement délaissé dont je me suis emparé. J'ai collaboré avec René Berger et ses Galeries Pilotes, avec Freddy Buache et la Cinémathèque, avec Michel Thévoz et la Collection de l'art brut, avec Charles-Henri Favrod et son Musée pour la photographie, avec le Théâtre de Vidy en plein essor et avec Béjart dans ses débuts en Suisse.

– On vous attribue un style, très construit et dépouillé jusqu'à l'austère. On vous le reproche aussi, comme relevant d'une époque révolue.

– Mon graphisme, qui se caractérise par la typographie et le photomontage, le travail du noir et du blanc, avec l'intervention du rouge de temps en temps, je sais où il prend sa source et j'en éprouve de la gratitude. J'appartiens à la troisième génération des représentants d'un «style suisse» que j'ai absorbé au biberon, sans effort. Que les jeunes graphistes s'en détournent et fassent autre chose, je l'espère bien. Il faut qu'ils trouvent leur place et occupent leur espace, indépendamment de leurs maîtres. De la même manière, je revendique de travailler moi aussi dans ma ligne, à mon rythme et selon ce qui m'intéresse.

– On retrouve les traces plus ou moins prononcées de ce «style Jeker» chez certains de vos anciens étudiants. Une certaine uniformisation?

– Jeune professeur, j'ai enseigné avec passion, immensément exigeant à l'égard de mes élèves et de moi-même. D'abord peu attentif à l'effet de mimétisme, j'y ai ensuite réfléchi; j'ai interrompu l'enseignement quelque temps et je l'ai repris à Berne, mais d'une tout autre manière. Aujourd'hui, plutôt que de leur montrer ce que je fais, je donne à mes étudiants des impulsions. D'ailleurs, la formation actuelle a beaucoup évolué en mieux, les jeunes gens apprennent à se constituer une expression propre, à gérer des projets globaux. C'est devenu beaucoup plus excitant.

Werner Jeker. PhotoGraphisme. Musée de l'Elysée, avenue de l'Elysée 18, Lausanne.

Lu-di 11-18 h, jusqu'au 30 janvier 2005. Rens. 021/316 99 11 et http://www.elysee.ch