«Le moment fatidique? Lorsqu’il trouait les yeux et la bouche. Alors, Werner savait si le masque révélait ou non le personnage!» Eric Devanthéry connaît ces jours un triste privilège. A la faveur de son spectacle Léonce et Léna, à l’affiche de l’Alchimic à Genève jusqu’au 7 octobre, il sera le dernier metteur en scène à avoir collaboré avec Werner Strub, illustre facteur de masques né à Bâle en 1935.

Après s’être formé en autodidacte à Genève, Werner Strub a sillonné l’Europe et travaillé pour les plus grands. Giorgio Strehler, Maurice Béjart, Matthias Langhoff ont bénéficié des talents de celui qui a reçu l’Anneau Hans-Reinhart en 2000. Mais c’est surtout avec Benno Besson que l’artiste, qui se voyait comme un artisan, a le mieux développé son don. Il est mort mardi après-midi à 77 ans, dans le petit village de Luthézieu, près de Culoz, en France voisine, où il vivait en ermite depuis vingt ans.

Son don? «Inventer des mondes», disait Benno Besson qui a lancé sa carrière genevoise à la Comédie en 1982 avec le mémorable Oiseau vert, dont les personnages portaient les masques saisissants de Strub. Suivront d’autres collaborations toutes aussi puissantes dont notamment Hamlet, Le Médecin malgré lui, et Mangeront-ils? de Victor Hugo. Avant sa période romande, le metteur en scène d’Yverdon s’était illustré à Berlin et y avait déjà croisé le facteur de masques. Au ­Deutsches Theater, début des années 70, Werner Strub assiste alors le scénographe Horst Sagert avec qui il prend conscience du rôle déterminant que joue le matériau sur le pouvoir d’expression du masque. Il passe du cuir aux tissus et garnit ses masques de plumes, de laine ou de fourrure. Complets pour la plupart, ces masques s’enfilent dès lors comme des vêtements. D’où la nécessité de trouer les yeux et la bouche pour libérer la parole et le regard.

Mais parfois, le regard doit être figé. Ce fut le cas dans On ne badine pas avec l’amour, farce cruelle de Musset mise en scène par Jean ­Liermier en 2004. Pour exprimer leur esprit cloisonné, les figures tutélaires de la société portent un masque complet en mousseline de soie dont le regard est peint sur un morceau de tulle. «Les comédiens ont eu de la peine à se familiariser à cet écran devant les yeux, mais l’effet était parfait», salue Jean Liermier, avant de préciser: «Les masques de Werner ne freinent pas, ils révèlent.»

Pourtant, en recouvrant le visage, ils rendent plutôt opaque l’expression du comédien? «Oui, mais dès que David Marchetto qui joue Léonce a enfilé son masque, son corps a immédiatement pris le pli du personnage, ce côté indolent et dilettante», note Eric ­Devanthéry. «Les masques de Werner ont ce pouvoir: rendre le corps naturellement expressif.»

Naturellement, car, en amoureux de la nature – il excellait dans les boutures! –, Werner Strub ne jugeait pas nécessaire que le comédien masqué adopte une gestuelle codée, type mime Lecoq. «Si ça existe sur le plateau, alors c’est valide!», avait-il pour habitude de dire avec son accent suisse-allemand et ses yeux rieurs. «Il croyait à la vérité innée des masques», confirme Jean Liermier.

Cette charge, on la sentait aussi dans sa production hors théâtre. Dès la fin des années 80, Werner Strub a créé des pièces autonomes, masques à base de fils de couture qui prenaient leur volume une fois suspendus et éclairés au projecteur. «Effet magique», s’enflamme le directeur du Théâtre de Carouge qui organisera fin octobre un hommage dans ses murs. A la mémoire d’un inventeur de mondes qui «pensait avec ses mains».

Werner Strub ne jugeait pas nécessaire que le comédien masqué adopte une gestuelle codée, type mime Lecoq. «Si ça existe sur le plateau, alors c’est valide!», avait-il pour habitude de dire avec son accent suisse-allemand et ses yeux rieurs. «Il croyait à la vérité innée des masques», confirme Jean Liermier.

Cette charge, on la sentait aussi dans sa production hors théâtre. Dès la fin des années 80, Werner Strub a créé des pièces autonomes, masques à base de fils de couture qui prenaient leur volume une fois suspendus et éclairés au projecteur. «Effet magique», s’enflamme le directeur du Théâtre de Carouge qui organisera fin octobre un hommage dans ses murs. A la mémoire d’un inventeur de mondes qui «pensait avec ses mains».