Retrouver la paix, c'est aussi retrouver des images. Avant tout, des images de la guerre pour réfléchir le traumatisme, recréer le lien social et dire «plus jamais ça!» Son Centre national du cinéma détruit et son seul cinéaste de renom, Maroun Bagdadi, mort, le Liban n'avait pu jusqu'ici que bricoler des images dans son coin, loin des regards occidentaux. Premier film à nous parvenir après sept années de paix, West Beyrouth est déjà précieux pour cette raison. Il s'agit bien sûr d'un retour sur la guerre civile, mais vue de l'intérieur, autobiographique. Très différent en cela de tout ce qu'ont pu ramener à l'époque les journalistes. C'est aussi une reconstitution, signe que les plaies commencent doucement à se refermer, et, surprise, un film tout sauf sinistre.

«Quand je pense à mon adolescence durant la guerre, je me rends compte que les bons souvenirs l'ont emporté sur les mauvais, affirme le cinéaste. Je n'ai pas ressenti cette guerre aussi tragiquement qu'on pourrait le penser. Elle m'a offert une liberté sans limites et permis d'explorer tout ce que la vie pouvait m'apporter. Malgré l'angoisse que je devinais chez mes parents, j'étais incapable de la ressentir moi-même. Ce n'est que peu à peu que j'ai compris que la guerre s'associait à la mort et à la peur.»

Drôle de parcours que celui de Ziad Doueiri. Né à Beyrouth en 1963 dans une famille de confession musulmane mais de conviction laïque, il part à 20 ans pour les Etats-Unis, devient cameraman sur les films de Quentin Tarantino et Robert Rodriguez, puis vient en France chercher les moyens de tourner son premier film. Certains n'ont pas manqué de trouver dans ce détour par le cinéma américain une raison de soupçonner le film d'un manque d'authenticité. Pourtant, il témoigne justement fort bien de ce métissage culturel dont le Liban fut une sorte de laboratoire.

Tout commença par un beau matin de 1975. Depuis leur préau, les enfants admirent les belles traînées des avions qui passent dans le ciel. Les premiers bombardements ont lieu au loin, l'école française va fermer. Pour Tarek et Omar, deux adolescents turbulents de Beyrouth-Ouest, le quartier musulman, la ville devient un immense terrain de jeux. Sauf que les parents, eux, ne sont de loin pas aussi enthousiastes. Et pourquoi soudain ces frontières? Tarek, le plus âgé, c'est l'alter ego du cinéaste, incarné par son propre frère. Plus petit, Omar est un peu son faire-valoir. Entre eux vient se glisser May, une jeune chrétienne dont Tarek ne va pas tarder à tomber amoureux.

En pattes d'ef', musique soul-disco en tête et caméra super-8 au poing, les deux copains ne perçoivent que des bribes du conflit. De l'anecdote surgiront pourtant quelques scènes vraiment fortes. Violence soudaine, comme lorsque le trio se trouve brutalement aligné contre un mur par des sentinelles ou qu'un petit chef, fort de sa nouvelle puissance, décide de ne pas respecter une file d'attente en pleine crise d'approvisionnement. Ou, aussi, ce bordel situé dans le «no man's land» et accessible à condition de brandir un soutien-gorge ou une petite culotte. Comme le choix de ne guère faire changer d'apparence ses jeunes héros de 1975 à 1983 , de telles séquences font échapper le tableau au naturalisme pour accéder pleinement à la réinterprétation subjective.

Attachant, juste dans son image d'un pays à la fois très tolérant et tenté par tous les intégrismes, West Beyrouth brandit son métissage comme un étendard. Des moyens réduits ayant dicté un tournage en différents formats, l'image alterne entre 35 mm et vidéo, en passant par le super-8. L'excellente musique signée Stewart Copeland renvoie quant à elle aussi bien à Coppola (Rumble Fish, film culte de l'auteur) qu'à Ken Loach (Hidden Agenda, sur une autre guerre civile). Autres signes, les affiches dans la chambre du jeune héros (Mr. Majestyk avec Charles Bronson d'après Elmore Leonard, en face d'une obscure série Z italienne) donnent jusqu'à la clef de l'improbable «Tarantino connection». Au carrefour de tant d'influences, Ziad Doueiri a signé un premier film prometteur, animé d'un évident désir de plaire, mais qui témoigne bien de l'infinie complexité des choses.

West Beyrouth, de Ziad Doueiri (Liban-France 1998), avec Rami Doueiri, Mohamad Chamas, Rola Al-Amin, Carmen Lebbos et Joseph Bou Nassar.