A Bregenz, on voit grand. Très grand. Plantée sur la rive autrichienne du lac de Constance, la scène lacustre des Bregenzerfestspiele s'est spécialisée, depuis leur création en 1946, dans les tailles extraordinaires. Dans la paisible petite ville d'eau, où l'on vend avec fierté de l'opéra XXL, la folie des grandeurs est un droit. Autant dire, un rêve à peine imaginable pour un scénographe ou un metteur en scène, d'autant plus surprenant qu'il se réalise à quelques kilomètres de la frontière suisse, où la miniature demeure la dimension idéale de toute initiative raisonnable.

Et le gigantisme tombe particulièrement bien pour cette 58e édition: à Bregenz, c'est un coin de New York qu'on reconstruit. Alors rien n'est assez lourd, ni assez large, pour West Side Story, qui convoque, en 24 dates, près de 7000 spectateurs à chaque représentation. Plus d'une centaine de chanteurs, danseurs et figurants déambulent telles des fourmis agitées dans un décor de plus de 200 tonnes, posé sur pilotis.

Il faut dire qu'au moment de sa création en 1957, le «musical-opera» de Leonard Bernstein et Stephen Sondheim avait déjà des ambitions d'œuvre totale. Il convoquait des siècles de tradition symphonique et l'énergie de la comédie musicale américaine. Il rejouait Roméo et Juliette sur le béton et les terrains vagues, il invitait la danse, le rock et la musique latine à se battre sur un terrain tout neuf.

A Bregenz, on reste dans les années 50, à peine teintées de paillettes disco ou de hip-hop très assagi. Pourtant, le décor de George Tsypin est bien un produit du nouveau millénaire. Impossible, sans la chute des tours jumelles en 2001, d'imaginer cette scène à la fois ripolinée et dangereuse, lumineuse mais plantée de ferraille hagarde. New York, comme les héros de West Side Story, a reçu un coup de couteau dans l'estomac. Alors, la scène géante, devant un lac lisse où jacassent les canards, relate le fer tordu, les gratte-ciel effondrés par parois entières, l'acier ventre à l'air.

Des gratte-ciel, il en reste un de 36 mètres de haut. Il est debout, mais il penche à 60 degrés sur le Bodensee.160 tonnes de métal et de verre qui défient les lois de la physique. De jour, il en sort une armée uniforme de cols blancs, qui marchent très droit pour faire grimper Wall Street. Dans la nuit émergent, de ce débris d'Amérique turgescente, une bande de blancs-becs nerveux: les Jets, les natifs qui veulent conserver la rue pour eux.

En face, comme des rats surgis du sol, les Sharks viennent former le gang des Portoricains. L'histoire de leur arrivée dans New York se lit tout entière dans la scénographie: une petite maison de brique – vingt-deux tonnes tout de même –, montée sur rails, vient du large pour se planter au milieu de la modernité. Ouverte à tous vents, la maison des migrants tourne sur elle-même, montrant tantôt son escalier extérieur en fer – l'image même de West Side Story – tantôt la chambre de Maria, tantôt l'atelier de couture où les ouvrières latinos s'inventent des romans roses.

Tout le monde connaît la suite: les gangs se battent, à coups de lames et de chorégraphies identitaires. Comme Roméo et Juliette, Maria et Tony s'aiment et c'est interdit. Triple meurtre sur le pavé translucide, et pas le moindre happy end pour sauver de la hargne raciste les rejetons de la métropole.

La mise en scène de Francesca Zambello n'oublie que rarement les images déjà engrangées par les mémoires. Celles du film tourné en 1961, principalement. Le spectacle qu'elle a conçu pour Bregenz s'éloigne à peine du modèle, en restitue les couleurs, mais pas la crasse ni le sentiment claustrophobe. Une fois remis du terrible choc initial – des dialogues traduits en allemand… – on peut redécouvrir avec bonheur les tubes merveilleux: Maria, Tonight, Somewhere, parmi une kyrielle d'autres, et des chorégraphies généralement convaincantes, comme le mambo dévastateur de America.

L'orchestre invisible – le Wiener Symphoniker dirigé par Wayne Marshall – résiste à tout et joue Bernstein avec un réel aplomb. Relayé par une vingtaine de sources acoustiques, le volume instrumental envahit les gradins avec une acuité impressionnante. Autrement difficile techniquement, le relais sonore des voix est plus approximatif. Retards, échos, nivellement des volumes: les micros empâtent certaines envolées. D'autant plus que les options prises par Mark Tevis (Tony) ou Sybille Wolf (Anita) sont parfois bien sybillines: vibratos trop riches, articulations lourdes, qui plombent plus d'une fois le rythme de l'orchestre. Reste Marisol Montalvo, elle-même Portoricaine née à New York, qui fait une Maria réellement bouleversante. Avec une voix lisse, simplissime et coulante, elle transforme, en moins de deux heures, l'adolescente vêtue de blanc en tragédienne aux larmes furieuses. Largement de quoi faire tenir debout un spectacle éléphantesque, et de lui donner de la grâce en sus.

Jusqu'au 22 août. Loc. 0043/ 5574 4076. http://www.bregenzerfestspiele.com