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Le western dédié à la résistance des papous

Complexe et engagé, basé sur des faits réels, «Timika» rend justice à la lutte des autochtones contre l’occupation indonésienne et l’exploitation américaine

Un western? Avec ses émigrants venus tenter leur chance, ses chercheurs d’or, ses bordels, c’est vrai que Timika ressemble à une ville de pionniers du Far West. Mais on est en 2009, dans la partie occidentale de la Papouasie, un territoire rattaché à l’Indonésie depuis le départ des colons néerlandais en 1963. Il s’y livre depuis lors une guerre de guérilla ignorée de l’Occident. Les Papous, méprisés et redoutés, décimés par la maladie et les tueries, y sont désormais en minorité.

La police et l’armée sont indonésiennes. Les émigrants déferlent depuis Java et les autres îles de l’archipel. Les richesses naturelles sont en mains occidentales. Dans les montagnes au-dessus de Timika, la compagnie américaine Freeport exploite la plus grande mine d’or et de cuivre du monde, à près de 4000 mètres. Ses installations ont détruit l’environnement. Les rivières sont polluées, la forêt détruite. Des milliers de Papous ont été forcés de quitter les hautes terres pour rejoindre d’autres clans dans les marécages du bord de mer. Ceux qui sont restés s’empoisonnent en tamisant les déchets de Freeport, à la recherche de pépites. Le sida, la tuberculose et d’autres maladies font des ravages.

Refuge dans la forêt

La compagnie est le plus grand employeur, elle paie des millions à l’Etat indonésien et quelques compensations aux Papous. Les indépendantistes, réfugiés dans la forêt, mènent leur combat depuis plus de soixante ans – actes de sabotage, raids armés. En 2009, un de leurs chefs, Kelly Kwalik a été assassiné en représailles, à la suite d’une fusillade contre des expatriés employés de Freeport, attribuée aux rebelles.

Timika est un formidable roman d’aventures, complexe et engagé, qui se déroule pendant cette année de troubles. Nicolas Rouillé a su incarner les forces en présence dans des figures marquantes, jamais il ne cède à la démonstration ou au manichéisme. Du côté des Indonésiens, dès son arrivée en ville, on suit pak Sutrino, un petit cuisinier qui a laissé femme et enfant à Java pour chercher fortune dans l’île. Son obstination, naïve et malheureuse, face à la corruption, l’hostilité et la malchance, traverse tout le récit, épique.

Ladyboys

Loin de chez eux, frustrés, mal payés, livrés à eux-mêmes face à des autochtones dont ils ne comprennent ni la langue ni les croyances, policiers et militaires se livrent impunément à toutes sortes d’exactions, contrôlent la prostitution, les trafics en tout genre. Ils collaborent souvent avec un des seuls vrais salauds de ce livre, le dénommé Bambang qui, sous couvert de commerce de souvenirs, s’enrichit avec tout ce qui est possible: armes, drogues, et ces ladyboys, qu’il installe dans un bordel de luxe où les mineurs claquent leur paie avec les transsexuels. Freeport est un monde à part. Une petite communauté d’expatriés s’ennuie et file au premier congé dépenser son salaire en Australie ou à Bali. La fusillade de 2009 bouleverse les survivants et révèle à certains la vacuité de leurs vies protégées.

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Après l’assassinat, en 2001, de Theys Eluay, un des leaders indépendantistes papous, Kelly Kwalik a choisi de poser les armes. Traqué, il vit caché dans la forêt avec ses fidèles et mène des actions de sabotage. Alfons, un jeune rebelle, a quitté ce maître, fâché. Il rêve d’en découdre et ses compagnons lui confient la mission d’aller acheter des armes à Djakarta: une équipée burlesque, au cours de laquelle il se fait gruger lamentablement, perd l’argent confié et la face, et se trouve pris dans une escalade d’erreurs. Elles le feront accuser, lui et ses copains, de la fusillade contre Freeport. Il connaîtra un sort inattendu, dont les mécanismes le dépassent de loin.

Conflits de loyauté

Pendant ce temps, son frère Johny évolue de son état de petit voyou à une conscience politique. Sa sœur Rose étudie en Australie, bonne élève, «sauvage» en voie de civilisation. Tétanisée à l’idée de perdre sa bourse, elle souffre de terribles conflits de loyauté face à sa famille et à son clan qu’elle voudrait bien oublier mais que les lettres du pasteur lui rappellent sans cesse.

Les cinq cents pages de Timika se dévorent sans fléchissement d’attention. L’atmosphère délétère de la ville est rendue avec brio. Les déboires de pak Sutrisno, avec son food truck, et ceux de son protecteur, un militaire pas très malin, tous deux musulmans dévots, témoignent du rêve des émigrés. Les chanteuses du cabaret de Bambang, touchantes, contradictoires, exploitées, sont elles aussi de vrais personnages. Alfons et les siens, pris entre leur idéal communautaire, la culture papoue en déréliction, son code d’honneur, le poids des anciens, les injonctions du pasteur, représentent une somme tragique de contradictions.

Tombeau de papier

Le campement de Kelly Kwalik est vu à travers le regard exaspéré d’un reporter australien que le chef rebelle laisse croupir des semaines dans la jungle pour l’éprouver. Il y a de la colère dans Timika, de l’humour aussi dans ce tableau très noir. Rien ni personne n’est idéalisé, même pas les Papous, bavards et solennels. Mais l’ouvrage est une sorte de tombeau pour leur peuple: le long du chapitre central, «Papuan tabloïd», en haut et en bas des pages, court une liste de noms qui finissent par remplir presque tout l’espace, ceux des morts par violence ou maladie, au cours de ces années d’une guérilla oubliée mais toujours meurtrière jusqu’à aujourd’hui.


Nicolas Rouillé, «Timika. Western papou», Anacharsis, 496 p.

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