Genre: polar
Qui ? Miguel Angel Molfino
Titre: Monstres à l’état pur
Trad. de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot
Chez qui ? Ombres noires, 288 p.

Comme une douche de plomb, la chaleur écrase le patelin d’Estero del Muerto. Dans la torpeur, trois coups de feu éclatent. Une famille disparaît. Glaçant ses interlocuteurs «comme si un cobra les avait hypnotisés», un trafiquant d’armes débarque dans une Ford Falcon noire. Le premier roman de Miguel Angel Molfino peut s’embraser.

Péniblement, une enquête policière se met en route. Car «dans la région, tout ce qui avait disparu – et ce, depuis des années –, c’est l’espoir», note, perplexe, l’un des personnages. Et pour cause, en cette année 1968, au bord de ce «Marécage de la Mort» (une étendue d’eau sale, de boue et de roseaux brisés), il ne se passe rien. Ou presque.

Encouragé par ses subalternes, le chef de la police viole une adolescente qui accepte de témoigner sur les disparitions. Certains villageois font passer les journées en sifflant un cocktail composé de «vodka plus alcool de pharmacie, le tout agrémenté d’une bonne dose de piment du feu de Dieu». Un paysan fait l’éducation sexuelle de son fils dans la porcherie à l’arrière de la ferme. Un avocat véreux abat un journaliste de trois balles dans le dos. Les «monstres à l’état pur» pullulent.

«Machine à survivre»

Perdu dans cet enfer, le jeune Miroslavo (seul rescapé de la famille disparue) grimpe dans l’univers du marchand de mort. Ce dernier, «énigmatique et corpulent», tente de le «hisser hors du puits». Se donne comme mission «de le déniaiser, de lui former le cerveau, d’en faire une machine à survivre». Et, pourquoi pas, de lui apprendre à tirer au fusil d’assaut. Un associé bien formé, c’est toujours utile.

«Il doit bien y avoir une main capable de fermer les paupières du mal et de les faire se rouvrir sur une autre terre plus douce et meilleure», espère Miro lors d’un monologue central. Peut-être que les choses vont s’améliorer. Peut-être que l’adolescent pourra réaliser son rêve: voir la mer. Peut-être.

Miguel Angel Molfino réussit l’admirable tour de force de mêler poésie et violence. Connu pour ses haïkus, l’écrivain argentin se révèle ici en virtuose de la métaphore. Entrelaçant les parcours de ces «monstres» lâchés dans la nature, il tisse au fil du récit un subtil suspense. Qui explosera en fin de roman en une fusillade digne d’un excellent Quentin Tarantino. Et même si le désespoir dégouline de chacune des lignes, on persiste à croire que tout n’est pas perdu. Valère Gogniat