série

«When They See Us», émouvant brûlot d’Ava DuVernay

La figure du cinéma indépendant américain signe pour Netflix une mini-série sur un fait divers de 1989, la fausse accusation de jeunes Noirs et d’un latino après un viol

Le débat du moment, concernant Ava DuVernay, est de savoir si on peut ou non l’appeler affectueusement tata ou tantine (auntie). Ses fans ont pris cette habitude, notamment sur Twitter, ce serait lié à sa prise de poids, qui la rendrait bonhomme; mais elle n’aime pas trop – non à cause des kilos, mais parce que ça la vieillit.

A Hollywood, l’image de la tante, sympa et importante, peut néanmoins fonctionner. Etoile du cinéma indépendant avec des long métrages dès le milieu des années 2000, puis ses longs Middle of Nowhere (en 2012) et Selma (2014), elle a mis le pied dans l’industrie lourde avec la série Scandal – créée par une autre puissante productrice afro-américaine, Shonda Rhimes – et le cinéma de blockbuster en réalisant Un Raccourci dans le temps l’année passée, aventures à base de personnages surnaturels avec Oprah Winfrey et Reese Witherspoon.

En 2014, notre critique de «Selma»: «Selma»: un film qui tombe à point nommé

A l’automne passé, elle boucle un contrat de 100 millions de dollars avec Warner, tout en développant encore d’autres projets. Documentaire, séries, films, la Californienne est partout. On la trouve en ce moment à la fois au générique de The Red Line, sur CBS, feuilleton sur une tragique bavure policière concernant un homosexuel noir, dont le mari est incarné par Noah Wyle, et à l’origine de la bouleversante When They See Us (Dans leur Regard), pour Netflix. Celle-ci va sans conteste asseoir la notoriété mondiale d’Ava DuVernay.

Les faits

Au petit matin du 20 avril 1989, à Central Park, une jeune femme, blanche, est retrouvée mourante. Elle joggait souvent dans ce cadre verdoyant. L’enquête s’oriente vite vers un groupe de jeunes, quatre Noirs et un latino, qui s’étaient rendus dans le parc ce soir-là, dans un groupe qui avait agité les lieux. Les policiers forcent les cinq, dont quatre mineurs, à se dénoncer entre eux, leur faisant miroiter une libération rapide s’ils balancent.

Ils mentent, donc. Leur drame repose sur ce fait; ces soi-disant aveux sont enregistrés, et ils les poursuivront tout au long de la procédure. L’affaire prend une proportion nationale. L’atteinte raciale, et aux minorités, est mise en avant par les défenseurs des «cinq de Central Park», désormais leur label.

Un milliardaire de l’immobilier, dont les bureaux bordent le parc, nommé Donald Trump, paie 85 000 dollars pour des pages entières dans des journaux appelant au rétablissement de la peine de mort dans l’Etat. En 1990, lors de deux procès distincts, les cinq sont condamnés. Une retentissante erreur, qui ne sera reconnue qu’en 2002, après les aveux du vrai coupable (blanc). Les accusés recevront 41 millions de dollars de dédommagement. Un seul vit encore à New York.

En 2015, «Selma» ignoré des Oscars:  La polémique raciale s’invite aux Oscars

«Il n'y a pas de Cinq de Central Park»

A une presse américaine dithyrambique, Ava DuVernay commence par contester, encore, un point de vocabulaire: elle n’apprécie pas l’expression «les cinq de Central Park»: «Il n’y a pas de cinq, mais Raymond, Kevin, Antron, Yousef et Korey.» Elle insiste pour incarner ses protagonistes – et elle a d’excellents comédiens pour y parvenir, à la fois pour la première période, où ils ont dans les 15 ans, et pour la sortie du tunnel, douze ans plus tard.

When They See Us est brillante de bout en bout, même si on peut reprocher à la réalisatrice, qui coécrit avec quatre scénaristes, d’avoir ménagé un peu lourdement ses effets en vue du quatrième chapitre, centré sur Korey, le seul majeur au moment de la condamnation, ce qui lui vaut la prison en version rude. C'est l’histoire la plus déchirante des cinq, s’il faut une gradation, puisque celui-là n’aurait même pas dû être arrêté; il était venu au commissariat pour accompagner un copain.

Retrouvez tous nos articles sur les séries.

Felicity Huffman, actrice courageuse

La mini-série étonne ainsi par sa structure. Après une narration linéaire et classique axée sur le procès, elle prend d’autres chemins dans sa temporalité. La créatrice tient à suivre ces destins; elle le fait excellemment, même au prix d’une baisse de pression au troisième chapitre.

Série émouvante et militante, avec son brûlot anti-Trump incrusté en passant, When They See Us surprend en sus par sa galerie de personnages secondaires. Felicity Huffman (naguère dans Desperate Housewives) en particulier, qui porte avec courage le rôle de la policière obstinée dans son accusation des cinq, au nom d’une forme de justice féministe.

Publicité