La souricière

Quand Wikipédia tue Agatha Christie

Le site dévoile l’intrigue de la pièce de théâtre la plus populaire d’Angleterre

Le Royaume-Uni a peut-être perdu ces jours-ci un des secrets les mieux gardés de son histoire. Un étrange secret, à vrai dire, qui prenait forme tous les soirs ou presque sur les planches d’un petit théâtre londonien, le St. Martin. C’est ici, pas loin de Covent Garden, que se jouait depuis 1974 et sans interruption, la pièce La Souricière, écrite en 1947 pour les ondes de la BBC par Agatha Christie. L’œuvre policière déployait depuis lors son intrigue, dans le décor étouffant d’un huis clos hôtelier. Dans sa trame, on retrouvait l’enchaînement fluide d’à peu près tous les ingrédients narratifs qui ont fait la fortune de l’écrivaine. Il était bien sûr question d’assassinats, de présumés coupables et d’insoupçonnables personnages démasqués dans des circonstances sanglantes. Le dénouement inattendu a valu à la pièce une fortune immense et des records en cascade. On ne citera que le plus saisissant: depuis sa création dans le West End en 1952, l’œuvre a été représentée à plus de 23 000 reprises, consécutivement.

La fréquentation du St Martin’s Theater, elle aussi, n’a jamais faibli depuis. Et pour cause: chaque soir, à la fin des représentations, le public présent était prié de garder le secret, de ne pas dévoiler hors murs l’identité de l’assassin. Cette condition cruciale a donné un attrait unique à la pièce et a continué d’attirer les foules pendant près de six décennies.

Mais voilà, tout pourrait désormais changer ces prochains jours, brutalement. La faute au site Wikipédia, qui a commis la bourde irréparable. Dans un passage récent de sa note sur La Souricière, on y trouve des allusions si évidentes qu’on ne peut plus ignorer l’auteur du crime. L’affaire a ému le milieu théâtral et a ébranlé encore davantage Matthew Prichard, neveu de l’écrivaine et… unique propriétaire des droits de la pièce. L’homme s’en est offusqué dans les colonnes du journal The Independent on Sunday et demande au site d’ôter au plus vite les lignes malheureuses.

La défense, elle, paraît pourtant aussi solide. Un des porte-parole de Wikipédia l’a ainsi articulée pour le Daily Mail, sous une forme qui sent bon la lapalissade: «Notre objectif est celui de récolter et de divulguer des connaissances et, dans ce cas, il est extrêmement facile de contourner la vérité sur l’assassin: il suffit de ne pas lire la partie concernée.» Et d’ajouter une couche qui laisse peu de place aux appels: «Demander à Wikipédia de ne pas révéler l’intrigue équivaut à demander à un libraire de retirer de ses rayons les copies de La Souricière, sous prétexte qu’on pourrait y aller pour lire le final.»

L’histoire

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