Andromède enchaînée nue à un rocher pour être dévorée par un monstre marin. Blandine livrée aux fauves. La Belle amadouant la Bête… Le lien unissant la vierge martyre à l’animal sauvage nourrit une imagerie sadomasochiste immémoriale, susceptible de se renverser lorsque la tendre victime se fait Amazone et, à grands coups de fouet, réduit le carnassier en carpette. C’est à cette figure de la femme dominatrice que s’attache Wild Women, Gentle Beasts (littéralement «Femmes sauvages, douces bêtes») à travers cinq portraits de dompteuses de plusieurs générations et nationalités: Namayca Bauer, 19 ans, France; Anosa Kouta 24 ans, Egypte et Qatar; Carmen Zander, 40 ans, Allemagne; Aliya, 27 ans, et sa mère et Nadezhda Takshantova, 60 ans, Russie.

La plupart de ces dompteuses sont issues de la «grande famille du cirque». Elles ont grandi parmi les animaux, nourri les lionceaux au biberon et succèdent naturellement à leurs parents dans une routine du risque – tous les dompteurs sont blessés un jour ou l’autre, rappelle le père Bauer. A force de fréquenter les ours, Nadezhda a développé un caractère bourru. Quant à Anosa, elle ne sait si son activité restera compatible avec l’islam. Seule outsider, Carmen, la reine des tigres, a été sportive d’élite en RDA. Elle se bat pour tenir son rang parmi les forains et rêve d’ouvrir un parc animalier pour ses fauves à rayures. Elle est plutôt solitaire dans un monde très masculin. «L’homme a peur des femmes dominatrices», constate-t-elle.

Miasmes de misanthropie

Anka Schmid a signé une chronique de la grossesse chez les adolescentes (Cœur au ventre/Mit dem Bauch durch die Wand), brossé un portrait de Yello (Yello – Electropop Made In Switzerland) ou traqué les clichés helvétiques (Magic Matterhorn). En se référant à des symboliques antiques, en filmant des chorégraphies du danger, Wild Women, Gentle Beasts promet beaucoup mais déçoit.

La caméra reste à distance prudente des bêtes. Les témoignages sont assez plats, les discours limités, les scènes plutôt mornes. Des miasmes de misanthropie se mêlent à l’odeur de sciure et d’urine: «L’homme est insensible, méchant et agressif, déclare Aliya. Il tue et blesse. L’animal en revanche a quelque chose de divin, de surnaturel, de sacré».

Twister en jupette

Le respect à la crainte qu’inspirent les grands fauves se panachent d’un sentiment de pitié. Pauvres bêtes nées derrière les barreaux depuis sept générations, contraintes de se ganguiller sur une poutre avant de mâcher des steaks pas frais dans leur cage. Un lion, c’est fait pour courser les zèbres et non pour sauter à travers un cerceau. Un ours, pour pêcher le saumon, pas pour twister en jupette…

La poésie dont le film est avare s’invite dans l’ultime séquence à valeur surréaliste ajoutée: un ours muselé, guidé par un clown, marche sur deux pattes vers la sortie du cirque. Il renoue avec la quadrupédie pour les derniers mètres. Quelle troublante métaphore de l’existence…

** Wild Women, Gentle Beasts, d’Anka Schmid (Suisse, France, 2015), 1h36.