Festival

A Wilderness, les bobos des villes vont aux champs

Alors que Burning Man vient de flamber dans le désert californien, reportage dans un festival qui lui ressemble, mais situé au cœur de la campagne anglaise

C’est une yourte plantée au milieu d’un champ, au cœur de la campagne anglaise. Une quarantaine de festivaliers, assis ou couchés à même le sol, les yeux clos, respirent en silence avec en fond musical une nappe sonore de bols de cristal chantants. Séance de méditation vespérale au festival Wilderness. Plus tôt ce jour-là, les mêmes festivaliers auront sauté tout nus dans un lac, participé à un débat politique, observé les nuages en groupe ou encore appris à reconnaître les baies comestibles dans la forêt.

Festival de hippies, Wilderness? Pas tout à fait. Dans cet événement d’un genre nouveau, l’homo urbanus est invité à renouer avec la nature sauvage, mais pas trop non plus: les vélos sont électriques, on peut y manger des repas mitonnés par des chefs étoilés et plutôt que d’avoir à fréquenter les toilettes sèches, il est possible d’opter pour le cabinet de luxe où, merveille des merveilles, on trouve miroirs et fers à lisser.

Quatre jours durant, au début du mois d’août, entre 15 000 et 20 000 personnes établissent ainsi leurs quartiers à Cornbury Park, à 2 heures à l’ouest de Londres. Cet ancien domaine de châsse de l’Oxfordshire qui regorge de vallons, de forêts et de lacs offre un cadre idyllique à l’événement, qui fêtait cette année sa 6e édition.

Forêt et festin

Le groupe londonien Mama&Co, à l’origine du projet, est spécialisé dans la production d’événements. Wilderness est le quatrième des festivals qu’il crée et c’est celui pour lequel il s’est le plus éloigné du modèle traditionnel. «Avant Wilderness, aucune manifestation de ce genre ne proposait de forêts ou de festins. Personne ne connaissait de festival où l’on pouvait se lever tôt pour aller nager, ni rester debout tard pour apprendre. Pour cela il a fallu pousser l’expérience à la fois vers le passé et vers l’avenir», explique Charlotte Drummond-Chew, coordinatrice de l’événement chez Mama&Co.

Les habitués de festivals plus traditionnels n’y sont pas pour autant dépaysés: le programme de base est respecté avec plusieurs scènes dédiées aux concerts, un chapelet de food trucks et un camping tout ce qu’il y a de plus commun. Mais on ne va pas à Wilderness pour la musique, celle-ci n’étant que l’une des nombreuses pierres de l’édifice. Elle est d’ailleurs à comprendre au sens large: on y trouve aussi bien des stars du rock (Robert Plant ou les Flaming Lips cette année) qu’une chorale reprenant des classiques de pop, une séance de karaoké hip-hop ou encore un spectacle en hommage à David Bowie où les spectateurs sont invités à reprendre en chœur les refrains de «Space Oddity» ou de «Starman».

Célébration

En ce sens, Wilderness renoue avec la définition originale du mot «festival»: la notion de célébration y est centrale, c’est en quelque sorte une grande fête de village à laquelle tout le monde est invité à participer. Un village éphémère fait de hipsters milléniaux, de bobos trentenaires et de familles branchées qui cherchent le temps d’un week-end non seulement à échapper à leur quotidien de citadins mais aussi à vivre une expérience de métamorphose.

Jérôme, 40 ans, est venu de Genève avec son amie, après avoir eu vent du festival par le biais d’une newsletter. Le couple fait partie d’une petite minorité de spectateurs qui se sont déplacés depuis l’étranger. Lui n’a plus mis les pieds dans un festival depuis cinq ans et s’il est venu d’aussi loin, c’est qu’il cherche quelque chose «qui change de Paléo».

Les gens sont tellement gentils et polis, j’ai l’impression que je pourrais presque laisser ma caisse dehors et que personne n’y toucherait

Samantha quant à elle n’a pas raté une seule édition. Cela fait 22 ans qu’elle fait la tournée des festivals avec sa table de massage. Pour elle, Wilderness recèle un charme particulier: «Les gens sont tellement gentils et polis, j’ai l’impression que je pourrais presque laisser ma caisse dehors et que personne n’y toucherait.»

Au centre du campus, une plaine fait office de place du village, accueillant jusqu’à 20 000 personnes le samedi soir, lors d’un grand spectacle son et lumière inspiré des arts du cirque. Bordée de boutiques et de stands proposant chacun leurs propres activités, cette agora se transforme tour à tour en piste de danse géante ou encore – et c’est désormais un classique du dimanche – en terrain de cricket, dans un match haut en couleur où des festivaliers tout nus perturbent immanquablement les compétitions sous les acclamations du public.

Un rêve blanc et cher

Le soir venu, le soleil couchant sublime les festivaliers retournés se parer d’or, de plumes et de paillettes. Wilderness allume alors ses feux et le parc prend des airs de gigantesque bal masqué. Les enfants finissent par s’endormir au beau milieu des concerts, et ceux qui sont venus sans progéniture finissent immanquablement leur soirée dans la «Vallée», club installé au cœur de la forêt, devenue enchantée pour l’occasion.

L’ambiance est bon enfant, les débordements rares; il s’agit d’un public avide mais globalement plus mature que dans d’autres festivals. Plus aisé, aussi. Car si le prix du billet n’est pas exorbitant, un grand nombre d’activités proposées sur place est payant. Un mini-safari d’une heure à vélo électrique se paie ainsi 15 livres sterling (environ 20 francs suisses), un atelier où l’on apprend à prendre de meilleures décisions 12 livres, une séance de yoga matinale suivie d’un brunch 30 livres ou encore un banquet cuisiné par un chef étoilé 70 livres (90 francs suisses). Sans compter les massages, balades en bateau et autres achats que l’on fera sur place en plus de la nourriture.

C’est qu’il est difficile de loger ailleurs que sur le site du festival lui-même, vu son éloignement des centres urbains. Et pour ceux que le camping rebute, il existe des alternatives: tipis, roulottes tziganes ou encore tente géante aménagée en suite royale… Mais tout cela se paie le prix fort, entre 1000 et jusqu’à plus de 13 000 francs pour la durée de l’événement en plus du prix du billet. Manière de dire que Wilderness s’adresse à un public qui a les moyens.

Cocon conservateur

C’est d’ailleurs l’une des critiques récurrentes à l’égard du festival, considéré comme très «white and middle class» (comprenez bobo) et assez peu représentatif de la diversité du pays. Le Forum, centre intellectuel du festival, voit défiler chaque jour des nuées de journalistes et experts divers pour évoquer tour à tour les conséquences du Brexit, passer en revue la presse dominicale ou encore débattre de l’état de la nation.

Un intervenant plaisante sur le manque d’hétérogénéité du public: «Pour comprendre les raisons du Brexit il vous suffit d’aller dans la rue, de rejoindre une communauté locale, de parler à des gens à qui vous ne parleriez pas en temps normal. Bon évidemment, ça ne sert à rien d’essayer pendant que vous êtes à Wilderness, personne ici n’a voté pour sortir de l’UE!»

Wilderness est peut-être un ghetto bobo, mais il est fort agréable de s’y oublier le temps de quelques jours

La journaliste du Guardian, Zoe Williams, qui anime différents événements au Forum, reconnaît et déplore ce manque de diversité. Mais quand on lui demande à quoi ressemblerait le festival de ses rêves, elle prend un moment pour réfléchir puis finit par admettre qu’il ressemblerait assez à celui-ci. «Wilderness est peut-être un ghetto bobo, mais il est fort agréable de s’y oublier le temps de quelques jours…»


A voir

www.wildernessfestival.com

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