Il n'est sans doute pas de grand psychanalyste plus difficile à lire et à comprendre que Wilfred R. Bion. Ce disciple de Mélanie Klein présente une complexité de pensée et surtout un degré d'abstraction dans la théorisation qu'il propose des phénomènes psychanalytiques qui n'ont d'équivalents que ceux du Lacan des «mathèmes» et des nœuds borroméens. A la différence de Lacan, toutefois, cette difficulté n'est pas recherchée, cultivée: elle naît bien plutôt de l'objet de réflexion qu'il s'était donné.

Bion, qui vécut de 1897 à 1979, et qui servit dans les deux Guerres mondiales, comme soldat dans la première puis comme psychiatre dans la seconde, ne cherchait à théoriser rien de moins, en dernière instance, que l'origine de la pensée. Cet intérêt pour la pensée n'était pourtant pas abstrait, qui naquit d'une expérience à la fois personnelle et clinique des «troubles du penser», expérience émotionnelle s'il en est.

Elsa Schmid-Kitsikis s'est attelée à présenter cette œuvre à la fois mystérieuse, fermée sur elle-même et déroutante dans un petit ouvrage auquel il faut d'abord reconnaître le très grand mérite d'une honnêteté et d'une lucidité remarquables. Loin d'idéaliser béatement son objet, loin aussi de dissimuler les difficultés qui attendent le lecteur de Bion, elle tente une présentation de cette œuvre dont elle retrace l'évolution en prenant soin d'en marquer les points d'ancrage dans Freud et dans Klein, mais aussi de souligner les parallèles avec les efforts de Piaget ou les parentés avec Winnicott.

Bion est connu pour des concepts que la doxa psychanalytique a adoptés et répandus. Parmi ceux-ci, le plus connu est la notion de «capacité de rêverie de la mère». Elle dénote la capacité de la (bonne) mère de donner un sens au vécu inarticulé de son bébé – par exemple de comprendre que s'il pleure, c'est parce qu'il a froid, faim, qu'il a peur, etc.

Cette capacité de rêverie est à l'origine de ce que Bion, adepte des mathématiques, nomme la «fonction alpha» qui, selon lui, permet au psychisme de transformer la violence du vécu infantile en objet de pensée. La mère, autrement dit, «prête» à son bébé son propre appareil psychique pour l'aider à accepter les frustrations de la vie et pour éviter que celles-ci ne se transforment aussitôt en objets persécutoires et terrifiants. Penser, du coup, devient le moyen que le petit d'homme apprend pour rendre tolérables les frustrations que l'existence lui impose inévitablement.

L'étrangeté apparente du lexique et de la théorisation de Bion ne doit pas effrayer. Il faut se dire que les processus qu'il essaie de décrire sont extrêmement profonds, archaïques et que ce sont ceux-là qui sont perturbés dans les désorganisations les plus importantes du psychisme humain. Tous les thérapeutes qui ont une expérience clinique des cas de psychose savent que la difficulté majeure du traitement réside dans la difficulté de comprendre la logique de pensée (délirante) qui les sous-tend. C'est à s'approcher de cette logique que Bion a consacré son œuvre. Elsa Schmid-Kitsikis en dresse un tableau qui cherche à en dire la richesse sans pour autant simplifier celle-ci. Le lecteur ne peut que lui en être reconnaissant.

Elsa Schmid-Kitsikis, Wilfred R. Bion, PUF, 128 p.