Le titre pourrait être tiré d’une comptine. Le rythme, la fable, tout y est. Un océan, deux mers, trois continents, le dernier roman du franco-congolais Wilfried N’Sondé, s’engage parfois sur les chemins de la démonstration, c’est vrai. Mais seulement parce qu’il est porteur d’un message. Son titre donne en effet le bilan de la vie de son personnage, le prêtre bakongo Nsaku Ne Vunda qui, à l’aube du XVIIe siècle, s’embarque malgré lui sur la route triangulaire de la traite des esclaves, en partant du Kongo jusqu’au Brésil, avant de rejoindre les côtes européennes. S’emparer d’un tel sujet, celui de la traite d’êtres humains, pour détailler cette organisation de l’atrocité, est un choix aussi courageux que vertigineux. L’auteur explore pourtant ce pan de l’histoire avec sensibilité et intelligence, renouant avec la langue précise et flamboyante qu’on lui connaît.

Un talent qui a valu à ce natif de Brazzaville, né en 1968, de recevoir le prix Amadhou Kourouma vendredi 27 avril au salon africain du Salon du livre de Genève. Créé en 2004, ce prix récompense un roman ou un essai consacré à l’Afrique noire. Il a déjà distingué Max Lobe pour Confidences, Mohamed Mbougar Sarr pour Terre ceinte, ou encore Mbarek Ould Beyrouk pour Le Tambour des larmes, pour ne citer que les derniers lauréats.

Origine du racisme

Après quatre livres ancrés dans les enjeux contemporains de l’immigration, entre autres dans la banlieue parisienne où Wilfried N’Sondé a grandi (on se souvient de son premier livre, Le Cœur des enfants léopards, en 2007), l’auteur revient à présent sur l’origine du racisme. Son personnage, premier prêtre noir à être reçu au Vatican en 1608, est une figure historique qui, sous la plume de N’Sondé, se double d’une référence littéraire: celle du Candide, ce personnage entraîné dans un récit d’aventures et de formation et confronté malgré lui à l’absurdité des violences humaines, à mesure que des catastrophes jalonnent son voyage. Mais là où Voltaire pouvait s’en remettre à l’humour, N’Sondé ne cache rien de l’horreur systémique du commerce d’êtres humains à laquelle assiste son personnage. Il en décrit le schéma, celui d’une population piégée par des transactions commerciales dont elle fait les frais, mettant le doigt sur les fondements d’une économie motivée par le profit à tout prix.

Témoin privilégié

C’est du moins ce qui transparaît du parcours de Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel lors de son ordination, un orphelin devenu prêtre. Le livre s’ouvre sur son témoignage, alors qu’il s’occupe à bâtir une chapelle dans le royaume du Kongo, actuel Angola, tout en s’appliquant à concilier la foi chrétienne avec les croyances anciennes de son peuple. Mais son optimisme et son ardeur à la tâche sont bientôt rapportés à son roi, qui le fait appeler. Celui-ci lui déclare vouloir l’envoyer à Rome, où il prendra le rôle d’ambassadeur africain auprès du Vatican.

Lire aussi: La Suisse moderne et la sueur des esclaves

Bien plus qu’à la destination, c’est au périple de son narrateur que s’intéresse Wilfried N’Sondé. Car le navire sur lequel embarque le prêtre refuse d’emporter ce nouvel ambassadeur directement sur les côtes européennes: pour arriver à Rome, Nsaku Ne Vunda devra d’abord suivre la route des marchands d’êtres humains. Il s’en va donc pour le Brésil, protégé par son titre, et devient le «témoin privilégié» du calvaire des esclaves séquestrés dans le même bâtiment que lui. De la cale s’élèvent les plaintes des hommes et des femmes entassés, brutalisés et violés, des «fantômes ceints par des liens d’acier» dont le prêtre, brutalement confronté à la réalité de son peuple, se promet de devenir le porte-parole auprès du pape.

Un être nouveau

«Il s’agissait de les briser un peu plus, de dérégler durablement leur cerveau», de «transformer les bourreaux en maîtres afin que, dans l’horreur, les otages apprennent à accepter leur condition», raconte le jeune prêtre impuissant. Il ne peut secourir ses semblables sans risquer de perdre la chance de rapporter son témoignage auprès du Saint-Siège. Il s’arme donc de son crucifix et de sa Bible, sans jamais cesser de s’interroger sur les fondements de sa foi. Mais c’est surtout à son amitié avec un jeune mousse qu’il doit son salut. Cette intimité nouvelle les sauve tous deux de la déshumanisation, tandis que dans leurs conversations et en pensées, ils parviennent à regagner un monde peuplé d’esprits bienveillants.

Ainsi, de Luanda au Brésil, du Brésil au Portugal, puis à l’Espagne et enfin à l’Italie, le prêtre devra non seulement affronter les négriers, les pirates, l’Inquisition, mais aussi ses propres doutes. Autant d’épreuves pour faire de lui «un être nouveau». «Je devins l’incarnation de ceux qui avaient souffert, une sorte de flamme commença à m’illuminer», reconnaît-il au bout de son voyage. La lumière que porte en lui Nsaku Ne Vunda lui a valu d’être enterré dans la basilique Sainte-Marie-Majeure au Vatican, où on peut encore voir sa statue. Mais il aura fallu attendre plus de quatre cents ans pour qu’un auteur ait la noblesse de rendre la parole à ce buste de marbre noir.


Roman
Wilfried N’Sondé
Un océan, deux mers, trois continents
Actes Sud, 268 p.