Exposition

Willem, dessinateur charcutier

Le dessinateur hollandais montre à Lausanne des œuvres d’une obscénité fascinante. Rencontre avec une figure de la presse libertaire et de la BD adulte

Willem, dessinateur charcutier

Exposition Le dessinateur hollandais montre à Lausanne des œuvres d’une obscénité fascinante

Rencontre avec une figure de la presse libertaire et de la BD adulte

Visiter la Galerie Humus, c’est un peu comme saluer le veau à deux têtes ou relire Les Infortunes de la vertu sous acide. Un trip d’enfer au bout des mutations et des turpitudes sexuelles…

On y voit la vache qui rit quand on la tète par tous ses pis, œuvre qu’on peut rapprocher de ce portrait d’Angela Merkel en «Allemagne, mère mamelue». Il y a des pyramides humaines intégrant un peu d’ondinisme amusant, «Les Amis du Pneu» ou la fécondation in boudino des bibendums, des amours intra-utérines, les galipettes facétieuses d’un monsieur pris en sandwich entre deux girafes, l’accord contre nature de la décollation et de la pénétration, le pénis conçu comme la shooteuse ultime d’une junk, et encore d’autres sécrétions, d’autres sphincters que la décence nous interdit de préciser… Les gens sont-ils choqués par la violence de ces dessins? «J’espère, oui», dit doucement leur auteur.

On veut croire que les artistes travaillant avec des monstres sont des monstres. Or, comme Cronenberg, Vuillemin ou Giger, Willem récuse le cliché par sa douceur et son humour délicat. En revanche, il entérine l’observation selon laquelle les grands créateurs sont modestes et sympathiques. Il a l’œil bleu pâle comme le ciel au-dessus des polders de sa Hollande natale. Il revient tout ébloui par le bleu du lac et le bleu du ciel d’Ouchy où il s’est baladé avec sa femme. La veille, il est allé à la Collection de l’art brut admirer ces œuvres qui «communiquent directement des tripes aux tripes».

Cela fait cinquante ans que les dessins cruels et les caricatures féroces de Willem assaisonnent la presse libertaire, Hara-Kiri, Charlie Hebdo, Siné Mensuel, Libération… Né aux Pays-Bas en 1941, Bernhard Willem Holtrop participe au mouvement provo, fonde un journal satirique aussitôt saisi parce que la reine Juliana est représentée en prostituée, rallie la France en 1968. Et, plus célèbre pour ses dessins de presse que pour ses bandes dessinées, reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 2013, un sacre qui a laissé perplexe. «Je comprends, le premier surpris, c’était moi. Je ne suis pas sûr que j’étais la personne qui le méritait le plus.»

Sa ligne claire cruelle se réclame-t-elle du gothique flamand? Non, «il n’y a rien de hollandais dans mon dessin. Je ne crois pas qu’il y ait des dessins nationaux. En fait, dans le Nord, les dessins sont souvent sages et éducatifs; dans le Sud, ils sont plus juteux. Paris, c’est le bon climat. Il y a une tradition qui remonte à L’Assiette au Beurre. Le public sait mieux lire les dessins que dans le Nord.»

En France, des années 60 à aujourd’hui, Willem a collaboré à des titres où la censure n’existe pas. Hara-Kiri lui a donné carte blanche. On ne lui a jamais refusé un dessin à Libération – «mais aussi parce que j’en propose toujours deux», s’amuse-t-il.

La crise que traverse le quotidien ne lui inspire rien de bon. «Tous les journaux sympas sont happés par les grands qui sont happés par les encore plus grands. Ça risque de ne pas laisser beaucoup de liberté au genre de presse que j’aime.» L’aventure du blog ne l’appelle pas pour autant, car «pour l’informatique je suis un peu néanderthalien. Le dessin c’est avant tout de l’encre sur du papier.»

Quant à l’autocensure, c’est une discipline qu’il ne pratique pas. «Il faut d’abord sortir tout ce qu’on a dans la tête et dessiner, c’est une hygiène. Ensuite on fait le tri.» A Libé, les choses plus civilisées, à Siné Mensuel les plus dégueulasses. Ce sont celles qui, aux cintres d’Humus, font joli, délicatement rehaussées d’aquarelle. «La couleur? Oui je m’amuse, je fais du poétique», pouffe l’artiste.

«Un bon dessin est un dessin lisible. Sans texte si possible: un dessin, c’est pas de la littérature.» Le graphisme de Willem semble extrêmement spontané, «mais il y a du travail derrière. C’est secret. Fred Astaire disait qu’il fallait des semaines de préparation pour deux pas de danse…»

Mais d’où viennent ces caricatures monstrueuses, ces corps charcutés, ces êtres humains réduits à des nœuds de tripaille? «Oh, je dessine aussi des femmes très belles, se récrie le comique tripier. C’est du dessin d’humour. Le corps, c’est ce qui est le plus marrant à dessiner, on peut s’imaginer plein de trucs. Je crois que beaucoup de gens ont des choses comme ça dans leur tête, mais ils n’osent pas les sortir.»

Et les enfants? Peuvent-ils voir ses dessins sans faire de mauvais rêves? Par exemple ce couple au restaurant, elle portant tel un masque la croupe du cochon, lui le groin, dans un sanglant face-à-face tête-bêche? «Je crois que les enfants ont une autre façon d’apprécier les choses. Oui, ils peuvent bien rire de ces deux qui mangent comme des cochons».

Exposition: Lausanne. Galerie Humus, jusqu’au 28 juin. www.humus-art.com Libido-bizarro, de Willem, Humus, 69 pages couleurs.

«Dans le Nord, les dessins sont souvent sages et éducatifs; dans le Sud, ils sont plus juteux»

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