Il est dix heures du matin, des jeunes chanteurs se livrent à des exercices de respiration, poussent des «Ah» et des «Mmm». «Imaginez que vous parlez à votre amour: Comment vas-tu? Est-ce que je te manque?», leur demande le comédien Alan Woodhouse. Puis ils se mettent par deux, et chantent chacun une phrase musicale. «Oubliez que vous êtes des chanteurs. N'essayez pas de plaire. Vous êtes un être vivant – un cheval, un chien, un oiseau – et que vous présentez votre monde à la personne en face de vous.» Les sons reprennent de plus belle, une musique improvisée émane de ce doux brouhaha.

Ce n'est pas un club de rencontres, mais une académie de formation. Ils sont 7 parmi 210 candidats à avoir franchi la barrière des auditions. Pendant quinze jours, ils ont répété au Théâtre de Caen sous l'aide bienveillante de William Christie. Le chef et claveciniste américain, pape du baroque, n'est pas le seul à diriger les opérations. Et c'est en cela que Le Jardin des voix se distingue des autres académies. Le grand «Bill», fondateur de l'ensemble les Arts florissants, s'est entouré d'une équipe pédagogique afin de fertiliser ses jeunes pousses. Le claveciniste Kenneth Weiss, le ténor anglais Paul Agnew, la philologue italienne Rita de Letteriis sont de la partie. Chacun apporte son savoir, y compris à la scène – l'académie débouche sur une tournée de concerts, dont celui donné samedi soir à Genève. Car le chant n'est pas une simple affaire de voix.

Echauffement, cours d'histoire de la musique, déclamation, ornementation, mise en scène: la journée est minutée. Et gare aux cancres qui arrivent en retard. «L'autre jour, Bill avait la jambe droite qui tremblait: il a fusillé du regard les fautifs», raconte une collaboratrice. «William Christie a la réputation d'être un peu féroce, constate Paul Agnew. C'est par frustration de ne pas obtenir le meilleur de chacun. Il passera sur les hauts et les bas. Mais il ne supportera pas qu'un chanteur soit insuffisamment préparé, qu'il ne soit pas là à cent pour cent dans la musique.» L'exigence de William Christie est à l'image de sa disponibilité. «Il est très précis, dit la soprano hollandaise Judith Van Wanroij. J'ai parfois été découragée, mais Bill sait tant de choses sur la musique ancienne – le style, comment faire des couleurs avec les mots – qu'on est prêts à tout.»

Si la voix est un atout essentiel, un bel organe ne suffit pas. «Nous apprécions la curiosité intellectuelle, l'engagement, l'intelligence, et comme nous avons une forte attache à la scène, l'aisance, explique William Christie. La tenue du chanteur indique beaucoup de choses: on n'arrive pas à une audition en traînant des partitions, en lisant derrière le dos du pianiste.» Entre ceux qui ont une grâce naturelle et les autres qui se montrent plus empruntés, l'atelier permet de compenser les lacunes de chacun. «Avoir une présence scénique, c'est avoir le sentiment que quelqu'un est là, commente Vincent Boussard, chargé de la mise en espace. L'habileté n'est en rien l'expression parfaite du chanteur. Elle peut même le rendre lisse. Une personnalité est composée de ses scories. L'art du baroque, c'est aussi celui de la chose non parfaite qui tend vers le parfait.»

Faire jaillir l'âme d'un chanteur, l'exposer à un répertoire le plus vaste possible. «Le but du Jardin des voix, c'est que les jeunes chanteurs soient formés à toute la musique, explique Paul Agnew. Händel est à des années lumière de Charpentier. Plus on a de connaissances sur le contexte historique, le style, la langue, plus on a de chance de percer la vérité.» Une utopie, certes. Mais lorsque William Christie raconte à ses élèves pourquoi les voix ont enflé au XIXe siècle pour devenir des «voix monstres», ou comment l'adolescent Mozart a ravi le renom de Hasse à Milan avec son opéra Ascanio in Alba, tout prend de la chair. «Nous ne sommes pas dans un musée, même si nous abordons des œuvres qui ont plus de trois cents ans, dit le ténor anglais. Nous faisons cette musique parce qu'elle est belle, et non parce que nous voulons être des intellectuels.» Et de conclure: «Le seul génie sur scène, c'est le compositeur.»

William Christie a un tel rayonnement qu'il pourrait passer pour un égocentrique – plus important que le compositeur. Mais derrière sa façade de prince, ses airs un peu pincés, c'est un cancre, lui aussi, doté d'une âme généreuse. Il suffit de l'entendre pouffer de rire lorsque ses chanteurs se rassemblent à sept sur la scène pour parodier les aventures de Tom Jones dans l'opéra-comique de Philidor.

Le Jardin des Voix, sa 12 mars à 20h au Grand Théâtre de Genève. Loc.: 022/418 31 30.