David et Jonathas, c’est une «tragédie biblique» de Marc-Antoine Charpentier qui rappelle vaguement Roméo et Juliette. Sauf qu’il s’agit de l’amitié entre deux jeunes hommes… De quelle nature est cette amitié? Ce n’est pas clair: dans la mise en scène d’Andreas Homoki (le nouveau directeur de l’Opéra de Zurich dès septembre!) au Festival d’Aix, c’est une liaison proche, tendre, assortie d’un baiser à l’heure des adieux. On craignait que la composante gay soit surlignée (encore que ce soit une femme qui chante Jonathas), mais le metteur en scène allemand fait les choses en finesse. Il suggère combien la puissance de cette amitié masculine est source de remise en question et de fraternisation entre les peuples.

Au Théâtre de l’Archevêché, William Christie embrasse la cause avec ardeur. Le chef naturalisé français aime cette musique; il la dirige avec une autorité plus grande encore que dans son enregistrement pour Harmonia Mundi. L’orchestre des Arts Florissants regorge de couleurs; les chœurs sont somptueux.

Le pari était pourtant risqué: David et Jonathas n’a jamais été conçu pour la scène. Créée en 1688 pour les élèves du collège jésuite Louis-le-Grand, à Paris, cette «tragédie biblique» avait un but pédagogique. Le récit est tiré de l’Ancien Testament: d’un côté les Juifs, de l’autre les Philistins. Le roi Saül craint pour son pouvoir. Il se méfie du berger David, du clan «ennemi», très lié à son fils Jonathas, qu’il soupçonne de vouloir le détrôner…

Andreas Homoki évite toute analogie directe avec le conflit israélo-palestinien (même si on ne peut s’empêcher d’y penser). Il situe l’action dans un Moyen-Orient rural et sans âge. Saül est un père de famille (lunettes cerclées, crâne semi-dégarni) en conflit avec d’autres propriétaires terriens. Il recueille un petit garçon chez lui, en tarbouche et djellaba, qui sympathise avec son fils. Les deux jeunes garçons jouent ensemble tandis que le père se bat avec ses préjugés à l’égard de l’étranger… Ces scènes d’intérieur (davantage une métaphore qu’un récit de l’enfance) ponctuent les tableaux collectifs où l’on voit les chœurs tantôt en liesse, tantôt en pleurs.

Andreas Homoki et son scénographe Paul Zoller ont imaginé un dispositif fait de «boîtes» qui s’ouvrent et se referment sur elles-mêmes. Les protagonistes sont pris en étau dans ces «boîtes». On ressent l’oppression, tout en trouvant l’astuce un peu simpliste – et surtout répétitive! La direction d’acteurs est tendue et rythmée, malgré quelques excès dans la caractérisation (ces gestes d’affliction). Les voix solistes sont de premier ordre. Le baryton-basse gallois Neal Davies campe un Saül très habité, presque paranoïaque. Le jeune ténor canadien Pascal Charbonneau émeut en David. C’est une voix très particulière de haute-contre à la française, ­hyperclaire dans l’aigu, fragile par ailleurs; il est contraint d’aller au bout de ses possibilités pour passer la rampe, d’où un surcroît d’ardeur. Ana Quintans incarne un Jonathas tout en finesse et émotion. Dominique Visse, mi-sérieux, mi-ironique, fait un sacré numéro en Pythonisse. Sous le geste royal de Christie, la musique de Charpentier embrase tout.

David et Jonathas au Festival d’Aix-en-Provence. Jusqu’au 19 juillet. Rens. www.festival-aix.com