Poésie

William Cliff, poète épris du réel

Natif du Brabant wallon, William Cliff a parcouru tous les continents en cultivant un vif attachement à sa petite patrie. Sensualité et simplicité habitent son écriture, indissociable de sa vie même

Depuis ses premiers poèmes publiés chez Gallimard en 1973, sous la tutelle de Raymond Queneau, William Cliff a passé sa vie de poète à rester fidèle à sa première inspiration: Homo sum – «je suis un homme» –, titre de sa première liasse, reste comme un motto qui court à travers toute son œuvre, dans laquelle, inlassablement, le poète dit son émerveillement et son étonnement d’être au monde, dans une langue simple et riche, vibrante de sensualité, qui s’adresse aux hommes et à leur chair, mais aussi aux âmes, aux paysages et aux langues:

«Parfois dans la bibliothèque à Barcelone / je restai à compulser quelque vieil ouvrage / […] En écrivant me revient l’odeur de la ville / qui sentait le gâteau, le sucre et le café, / […] où vivait tout un peuple là qui se lavait / avec un savon jaune épais qui dégageait / un parfum puissant répandu dans l’atmosphère: / […] je travaillai le catalan tant bien que mal / en compulsant l’un ou l’autre gros dictionnaire.» (Matières fermées)

Vaste comme le monde

Venant d’un petit pays du nord de l’Europe où l’on parle trois langues et une multitude de dialectes, le poète belge natif du Brabant wallon a parcouru en vagabond les continents du monde, qu’il évoque et reconstruit sans fin dans ses récits en vers. On se souvient de ses tableaux de la vie bruxelloise des années 1970, petites séquences animées pleines de vigueur et d’ironie joyeuse qui défilent dans Ecrasez-le (1976); du long voyage en Amérique, qu’il parcourra du Cône Sud à la Cordillère et à la baie du Massachusetts, s’étant embarqué à Anvers à bord du cargo Talavera, et dont il rapporta le recueil America (1983); de l’Inde, du Pakistan et du Népal, de l’Egypte et de la Turquie qu’il explora et décrivit dans En Orient (1986); enfin l’on revisite la Belgique, aimable petite patrie, vaste comme le monde, à laquelle toujours il revient dans chacun de ses livres, et qui surgit ici encore, si vivante:

«Et la Belgique continue imperturbablement, / depuis sa grande révolution de 1830, / elle continue sur les voies de son chemin de fer / à circuler et se montrer aux yeux de l’univers. / J’avais couru pour visiter la ville de Malines, / et beaucoup étonné de ses églises si sublimes, / j’avais recouru pour rattraper sur ses vieilles bielles / une volée de vieux wagons qui rentraient à Bruxelles.» (Au nord de Mogador)

Morale libératrice

Au fond, la morale de cette poésie (une morale nullement oppressante, mais bien plutôt libératrice, consolatrice), c’est de nous dire combien les êtres se ressemblent: ne sommes-nous pas les habitués de l’universel café Llanes, rue Marché-au-Charbon à Bruxelles, où «la vieille Asturienne remplissait les verres / avec le sentiment d’une tâche importante / car comment pouvoir vivre si les vers de terre / que nous sommes ne peuvent tarir cette pente qui s’appelle la soif de vider l’amertume / d’un cœur indifférent à la planète entière et qui ressortira sur le plat du bitume / pour uriner son mal dans l’ornière dernière?» (Matières fermées)

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Cliff est l’un de ces auteurs dont la vie séduit autant que l’écriture, qui chez lui sont indissociables; l’un de ces écrivains qui vous donnent envie d’aller les rencontrer pour entendre leur voix: «Ma vocation personnelle n’était nullement d’écrire, me confia-t-il dans le jardin de sa maison de Gembloux, qui s’ouvre sur des champs. C’est par hasard que je me suis mis à la poésie. Je faisais mes humanités gréco-latines au petit séminaire de Basse-Wavre, où le latin primait, quand un abbé me prit en grippe. Mes parents m’envoyèrent alors au collège de la Hulle à Profondeville, dans la vallée de la Meuse, où, dans cet établissement laïque, ce n’était plus le latin mais le français qui dominait. Je m’initiai alors à la littérature française et je lus Chateaubriand et ses Mémoires d’outre-tombe, dans lesquels l’auteur raconte son adolescence à Combourg et révèle la terreur qu’il avait de son père: je n’étais donc plus seul dans mes sentiments. Je découvris, en lisant ces confessions, l’existence du sentiment personnel. Cette conscience se renforça en moi avec une seconde révélation, la lecture de Proust. Le mot de Proust selon lequel la vie réelle, c’est la littérature, car elle est notre moi qui exprime notre vie intime, devint pour moi une évidence. Sourdement, en écrivant, je pense toujours au lecteur, avec qui je partage mes expériences.»

La fidélité à la littérature, à la vie, à nous-mêmes, nous garde de trahir notre mémoire personnelle, qui n’est qu’une parcelle de la mémoire du monde.

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William Cliff, «Au nord de Mogador», Le Dilettante, 128 pages

William Cliff, «Matières fermées», La Table Ronde, 256 pages

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