Le surf en littérature, c’est d’abord Respire – traduit chez Rivages en 2009 –, un très beau roman où l’Australien Tim Winton met en scène un casse-cou de 13 ans un peu borderline, addict à la glisse sur les flots, impatient de narguer la mort en se jetant dans la gueule des vagues, au-delà des limites autorisées, jusqu’à atteindre «l’extase de la suffocation».

Cette ivresse si intense, on la retrouve sous la plume de l’Américain William Finnegan, 65 ans, lauréat en 2016 du Prix Pulitzer – catégorie Mémoires – grâce à ces Jours barbares où l’on découvre que, pour ceux qui le pratiquent comme une mystique, le surf est beaucoup plus qu’un sport. Tout à la fois un subtil cocktail d’adrénaline et de sérénité, un cérémonial initiatique, un tremplin vers l’au-delà, une communion avec les éléments et un art de vivre face à l’extrême, en sachant que «tout ce qui se passe sur l’eau est indicible».

Des vagues hautes comme des murailles

Le virus, Finnegan l’a attrapé à 10 ans, sur la rive nord de Los Angeles, lorsqu’il aperçut au loin une petite troupe de surfeurs. «Ce n’étaient que des silhouettes en contre-jour, éclairées par un soleil bas, qui dansaient silencieusement dans cette lumière éblouissante, leurs planches pareilles à de grosses lames noires tranchant l’océan tout en glissant sur les vagues.»

J’ai échappé très jeune à ma famille et le surf a été pour moi une route vers l’évasion.

Des vagues hautes comme des murailles, qui semblaient s’être échappées de «quelque atelier céleste», sculptées par des anges surgis de l’azur. Il n’en fallut pas plus pour que le petit William décide de consacrer sa vie à l’art de léviter, et c’est dans le prisme de cette incorrigible passion qu’il se confesse tout au long de Jours barbares.

La force des vents

A 13 ans, en 1966, le voilà à Honolulu, le paradis des surfeurs où son père – cameraman pour la télévision américaine – vient d’être muté. Un véritable miracle pour le jeune garçon qui, afin d’échapper aux brimades scolaires et à un douloureux «vide psychique», passe ses journées à scruter le large en évaluant la force des vents. Avant d’aller les affronter à l’aube, le moment propice pour trouver la meilleure zone de take-off – l’instant où, en un éclair, il faut savoir s’envoler sur la crête d’une vague.

Sous les tropiques, l’adolescent apprendra également que, depuis des lustres, à Hawaï, le surf est nimbé d’une aura religieuse: jadis, les maîtres artisans taillaient les planches dans le bois des arbres sacrés tandis que les prêtres bénissaient la houle, en cinglant les eaux avec des lianes afin qu’elles se déchaînent.

Respirer l’océan

Finnegan raconte comment il apprit à bichonner sa planche – une Dave Sweet – et à grimper toujours plus haut sur les lèvres des flots. Pour «respirer l’océan», chaque lame étant «une colonne d’énergie» avec, pour seul horizon, «une ligne tracée par la peur». Le surf deviendra alors son «unique maîtresse», une «monomanie disproportionnée», une école de solitude qui, en société, fera de lui un marginal anticonformiste, tournant le dos à la réussite.

Il laissera tomber ses études, multipliera baisers volés et petits boulots – pompiste, employé de librairie, voiturier dans les hôtels – tout en faisant le tour du monde des rivages entre l’Australie, la Polynésie, l’Asie et l’Afrique du Sud. Témoin dans ce pays de la ségrégation raciale aux heures les plus sombres de l’apartheid, il décidera alors de changer de cap.

Raconter la guerre

C’est ainsi que le vagabond des mers vaguement hippie deviendra journaliste au New Yorker, à la fin des années 1980. Avec, toujours, le désir de bourlinguer et de partir sur le terrain comme reporter, pour couvrir la guerre civile au Soudan ou au Mozambique, puis le conflit des Balkans avant d’atterrir en Californie, à la poursuite des mafias néonazies. Son évangile, en matière de journalisme? «Je fouine, je parle aux gens, je les écoute et j’attends», répond Finnegan qui n’abandonnera pas pour autant le surf, chevauchant ces océans qui sont pour lui «un purgatoire», les deux mains levées vers le ciel en équilibre sur sa planche, en quête de rédemption.

Ses Jours barbares sont un témoignage passionnant, le récit d’une métamorphose citoyenne et d’un combat politique grâce à son métier de reporter. Quant à sa pratique du surf, elle restera un culte quasi compulsif, une obsession dévorante – et parfois coupable – qu’il décrit avec ses phases de frénésie exaltante, mais aussi avec ses frustrations, ses sevrages, ses rechutes et ses périls – lorsque la mer sort les dents pour le projeter sur les rochers.

Prose taillée à vif

En lisant ce livre d’apprentissage doublé d’un éloge du Grand Ailleurs, on pense souvent à James Salter. Même prose fulgurante, taillée à vif dans l’instant et dans le frisson. Même goût pour le dépassement de soi-même face au danger, au détour d’un autoportrait où, peu à peu, le surf deviendra aussi une école d’écriture. Une invitation à vivre des nouvelles émotions grâce à ces mots qui jaillissent de l’horizon, telle l’écume sur la page. En cherchant la phrase idéale comme le surfeur traque la vague parfaite.


William Finnegan, «Jours barbares», trad. de l’anglais (américain) par Frank Reichert, Le Sous-Sol, 530 p.