Juste là. A l'heure de briser la coque de son œuf, l'Américain William Forsythe, hors-la-loi adulé du ballet classique, couve des yeux Sang Jijia, danseur étoile d'origine tibétaine naguère établi à Hongkong. Un ange passe, trois coups d'aile et puis s'en va. Le maître et son disciple goûtaient hier ce silence, dans la salle à manger d'un palace genevois. Ce luxe fou d'être ici et ailleurs. La veille, William Forsythe et Sang Jijia avaient des élans célestes, autour d'une Olympe artistique reconstituée à l'invitation de la société Rolex. Une journée à refaire le monde, avec quatre titans: l'Américaine Toni Morisson, Prix Nobel de littérature, le metteur en scène texan Bob Wilson, le chef d'orchestre Sir Colin Davis et l'architecte Alvaro Siza, chacun accompagné d'un protégé.

Un quintet majuscule à Genève, vingt-quatre heures à peine, allegro ma non tropo. Une journée pour suspendre le temps. Ainsi l'a voulu Rolex, à l'origine d'un impressionnant programme de mentorat artistique arrivé au terme de sa première édition. Le concept? Un créateur prend sous son aile royale pendant une année un jeune artiste surdoué, choisi par un comité d'experts (voir ci-contre).

Election. Sang Jijia est donc un élu. T-shirt blanc griffé Hugo Boss sur peau mate, le danseur tibétain, 29 ans, le sait bien, après ces douze mois passés à Francfort. William Forsythe et son Ballett Frankfurt ont longtemps fait figure de mirage à ses yeux. «La première fois que j'ai vu l'un de leurs spectacles, c'était il y a dix ans sur une mauvaise vidéo. L'image tremblait et j'étais scotché. Mais le grand choc, ce fut à Francfort en 1997. Je ne savais plus où regarder, tant Forsythe multiplie les foyers d'intensité et j'étais soulevé d'enthousiasme.»

Lévitation? Oui, mais les pieds jamais loin des planches dans le quotidien. C'est que chez William Forsythe, génie de la rupture de syntaxe, tout part de la présence. Et le reste n'est que déconstruction sur pointes. Pas de glose donc chez ce lecteur de Jacques Derrida, mais une sagesse à fleur de peau, une tasse de thé vert à portée de lèvres. «Ce que je recherche chez mes danseurs, c'est d'abord la générosité, explique l'initiateur. J'attends d'un interprète qu'il sache partager et qu'il n'ait peur de rien. Chez les grands danseurs, comme Sang Jijia, tout est en eux. L'essentiel, c'est qu'ils soient viscéralement curieux. La connaissance n'est que le fruit de l'expérience.»

D'accord. Mais la formule magique? Ce secret de fabrication que Sang Jijia aspirait à découvrir, à l'époque où il vivait encore en Chine? «Dans le domaine chorégraphique, il n'y a pas d'école, répond Forsythe. Nous sommes tous autodidactes. Il faut donc à chaque étape se demander pourquoi on fait tel geste. Simplement, parce que c'est la vie qui se joue là. Il n'y a pas de mystère dans tout cela. Mais un engagement absolu. On n'arrête jamais d'être sous tension créatrice, sur le plateau, comme chez soi après la répétition.»

«Pousser mes danseurs à se poser des questions, c'est tout ce que je peux faire.» Leçon d'humilité. Sang Jijia, lui, acquiesce, impénétrable. «Cet homme-là, souffle Forsythe, a changé ma vision de la danse, comme tous les interprètes hors normes avec lesquels j'ai travaillé. Rencontrer quelqu'un au sens plein du terme, c'est toujours se mesurer à une inimaginable réalité. La rencontre, voilà l'essentiel.» Sang Jijia jouit en secret de son destin chamboulé. Ils ont décidé, lui et Forsythe, de poursuivre l'exploration en commun. «Nous travaillerons longtemps ensemble, assure l'idole devenue fraternelle. Pas toute la vie, mais le temps qui sera nécessaire.» Affinités électives.