William Gass. Le Tunnel. Trad. de Claro. Le Cherche Midi, 710 p.

Dans la littérature américaine, William Gass est un électron libre. Il publie ses textes au compte-gouttes, n'appartient à aucune coterie, et échafaude depuis un demi-siècle une œuvre particulièrement ardue. Et pourtant, malgré les barbelés dont il s'entoure, il jouit d'un véritable culte outre-Atlantique: une flopée de jeunes auteurs disent avoir une dette à l'égard de cet «inconnu célèbre» qui a bûché trois décennies pour venir à bout des 700 pages de son monumental Tunnel. Lequel a mijoté six longues années sur les fourneaux de son traducteur français, avant de débouler chez les libraires. On s'y enfonce plusieurs journées d'affilée, on s'y égare, on s'y ensevelit, on s'y enchante, on s'y damne, on y découvre une humanité enchaînée à ses propres ténèbres. Et on en ressort le cœur cramoisi, le poil roussi par les feux de l'enfer.

Né en 1924, ex-professeur de philosophie, William Gass a grandi dans un plat pays balayé par les blizzards, ce cafardeux Middle West qui est la source de toute son œuvre. C'est là, par exemple, qu'il campe les décors de son premier roman traduit chez Gallimard en 1969, La Chance d'Omensetter. Et c'est là, encore, que nous entraînent les remarquables nouvelles d'Au cœur du cœur de ce pays (Rivages, 1989), avec une préface capitale qui tient de l'autoportrait et du bréviaire littéraire. «Ces récits, y écrit Gass, ont surgi de mon vide intérieur pour s'en aller périr dans d'autres obscurités. Mon état d'origine est la Colère, un lieu qui ne se trouve pas sur ce continent mais bien plutôt quelque part au tréfonds de mon ventre.» Et il revient sur ce qui l'obsède, son enfance gâchée dans une contrée dont il a fait son Yoknapatawpha. «Je me rappelle, poursuit-il, avoir pris la décision au cours de longues promenades de ne jamais ressembler à ça: Warren, dans l'Ohio - fumées d'usines, dépression, ambiance lugubre à la maison, ressentiments, maladie, laideur et, plus que tout, petitesse et mesquinerie.»

Paru aux Etats-Unis en 1995, Le Tunnel plonge de nouveau dans ce monde-là. Gass y ajoute une vision terriblement sombre de l'humanité, un goût évident pour les jeux formels - le livre est caviardé de graffitis souvent irritants -, un scepticisme incendiaire - «la croyance est notre pestilence» - et le portrait d'une sorte d'Antéchrist pitoyable et monstrueux: William Frederick Kohler, le narrateur du Tunnel. Né dans «un siècle désastreux», enseignant dans le Middle West et spécialiste du Troisième Reich, ce Kohler vient d'achever un énorme ouvrage intitulé Culpabilité et innocence dans l'Allemagne de Hitler. Mais au moment d'en rédiger la préface, sa plume se met soudain à dérailler et c'est un tout autre texte qui s'en échappe peu à peu, de plus en plus sulfureux, de plus en plus proliférant...

Ce texte, que Kohler s'empresse de dissimuler, est la matière même du Tunnel: une confession où il se dénude sans vergogne, mêlant humour, sarcasme et provocation. En un déballage niagaresque, il raconte son enfance sacrifiée au cœur d'une Amérique moribonde, son père antisémite et délabré, sa mère alcoolique - «elle buvait pour mourir» -, son séjour calamiteux dans l'armée, ses pulsions érotiques, ses obsessions scatologiques, son pénis rabougri, son calvaire conjugal avec Martha, ses collègues qu'il déteste, sa maîtresse, ses idées noires et son incurable misanthropie. «Et c'est ainsi que je me laissais porter par le désastre, m'exilant sans cesse dans l'excès, passant du pathétique à la dérision dévastatrice», confesse Kohler.

Pour se libérer de ses démons - ou mieux les retrouver? - il va alors se mettre à creuser un tunnel dans la cave de sa maison. Un travail de sape, à la fois jubilatoire et suicidaire. Un voyage dans ses propres enfers et dans la boue dont il se dit pétri. Une descente dans les tréfonds de l'humain, pour en exhumer la part maudite. Mais, parfois aussi, une sorte de rédemption au cœur des ténèbres... «Bien qu'il soit impossible d'échapper à cette farce foireuse, dit Kohler, j'ai néanmoins décroché. J'ai débranché, me retirant au fin fond du paisible silence de ma page, dans le lent et froid ouvrage de ma cave.»

Ecrire et creuser, rêver et fossoyer se répondent sous la plume célinienne de Gass, dans les tohu-bohu d'un roman aux allures de catacombe. La voix qui y résonne n'a pas fini de déranger. Elle dévore tout, jusqu'à s'immoler dans le gigantesque éboulis de ses propres imprécations. L'écouter est une épreuve, comme toute grande littérature.