Il reçoit chez lui, dans un vaste salon donnant sur le Jardin du Luxembourg. Dans la pièce attenante, le volume de la télévision est monté très haut; Hillary Clinton doit prononcer un discours et William Klein veut l’entendre. Le photographe américain s’est couché à 4h30 ce mercredi matin, persuadé qu’elle allait l’emporter. Comme beaucoup, il a découvert l’élection de Donald Trump au réveil, un peu sonné.

En attendant qu’il la rejoigne, la journaliste a le temps d’observer les rangées de livres, de vinyls et de CDs qui couvrent les murs, les bibelots aux airs africains, les toiles de son épouse, mêlant grands animaux marins et petits humains. Sur une étagère, les albums égrènent la carrière du Parisien d’adoption, né à New York en 1928. Il y a ses ouvrages sur les villes, Paris, Rome ou Moscou, jusqu’au dernier sur Brooklyn paru il y a deux ans. Il y a les portraits de mode, pour lesquels il a osé perdre les mannequins dans une foule de passants. Il y a encore la rétrospective massive parue chez Marval en 2005.

A 88 ans, William Klein ne pratique plus guère mais il reste très sollicité pour des expositions ici et là. Le week-end dernier, il était l’un des invités de Prismes, l’exposition de Paris Photo consacrée aux séries et aux formats exceptionnels. Sur un mur entier, la galerie Polka avait collé ses images parisiennes, recadrées et barrées de peintures vives: manifestations politiques, bourgeois au champ de course, mannequins en parade, métro, bistrots, petits supporters de football, Gainsbourg magnifique en vieux travesti. L’oeuvre d’une vie, à la fois éclectique et singulière, invariablement puissante. Sur une table basse, quelques affiches annoncent la suite: une exposition à Bruxelles sur les «fives cities» et une autre à Genève sur ses photographies de mode.

William Klein arrive enfin, appuyé sur une canne recouverte de chatterton. Cheveux longs et blancs, œil azur, pull de grosse laine grise; ce soir, l’homme est assorti aux tableaux de sa femme. Il s’assied et relaie dans un soupir les mots rassurants de la candidate démocrate.

Que vous inspirent ces résultats américains?

Je suis évidemment surpris. Je pensais que Donald Trump n’avait sa place que dans une maison de fous. Les sondages se basent sur le vote populaire, or les gens qui ont inventé le système politique américain se méfient du vote populaire, ils ont donc imaginé ce recours aux grands électeurs. Le vote populaire donnait Clinton gagnante comme il avait donné Al Gore vainqueur face à Bush. C’est un système de merde. Quand la population vote blanc, le résultat devrait être blanc. Et finalement non; c’est dégueulasse.

Avez-vous peur de la suite?

Peur, non. Quand l’Amérique a eu un président que je n’aimais pas du tout, qui était Bush, cela n’a pas tellement changé son comportement ni son système. Un président X ou Y finalement, ça ne change pas grand-chose.

Vous avez quitté les Etats-Unis à la fin des années 1940. Quels liens gardez-vous avec ce pays?

Je me sens toujours Américain. Je suis un Juif new-yorkais, j’ai l’humour juif new-yorkais et cela s’exprime dans mes photographies et dans mes films, je crois.

N’avez-vous jamais eu envie de retourner vivre outre-Atlantique?

J’ai été élevé dans une famille avec un père assurant que l’Amérique était ce qu’il y avait de mieux au monde. Il chantait les louanges des Etats-Unis mais j’ai découvert d’autres façons de penser en venant en France. Mon père avait hérité de la boutique de son père mais il a tout perdu dans le crash de 1929. Il a eu du mal ensuite à gagner sa vie. Il disait que l’Amérique était le pays des opportunités et je le voyais ramer pour nourrir sa famille.

Etait-ce vraiment plus facile en France?

Cela dépend pour qui. Je vis de mon travail et j’ai toujours eu la possibilité de faire beaucoup de choses ici. Peut-être que je trouverais la vie moins facile si j’étais français.

Il y aura bientôt des présidentielles en France, où le populisme galope également. Cela vous préoccupe-t-il?

Je connais peu la façon de penser des Français, je ne sais pas ce qui va se passer. Mais les élections américaines prouvent en tout cas que les Etats-Unis sont un pays raciste et macho. Les Américains n’aiment pas les femmes fortes, les femmes au pouvoir. Ils ont voté contre Hillary Clinton.

Revenons à la photographie. La galerie Polka expose vos images parisiennes à Paris Photo. Etait-ce votre choix?

C’est une proposition de la galerie sachant que Paris Photo avait dû fermer l’an dernier à cause des attaques terroristes. Regardez cette image (il montre un imprimé avec une photographie de défilé), c’est une manifestation communiste. Je me souviens de cette vision d’une foule s’avançant vers moi avec le mot humanité inscrit sur une banderole au-dessus d’elle. Les manifestations m’émeuvent, je m’y associe souvent. Je me suis par exemple senti Chinois lors de la procession du Nouvel An chinois.

La dimension politique est-elle importante pour vous? Vous avez notamment suivi Mohamed Ali durant dix ans.

Je pense que les photographes ont la possibilité de montrer des choses. Je suis Juif. Les gens estiment souvent que l’Amérique est un pays généreux, ouvert et amical. Je pense que c’est un pays raciste, qu’il y a des choses à redire et la photographie le permet. J’ai montré cela dans mon livre sur New York et j’ai publié plusieurs ouvrages sur les aspirations des Noirs aux Etats-Unis. J’ai fait un film en 1999 sur Mohamed Ali, que j’ai appelé Le Messie, car je pensais qu’il l’était un peu. J’ai été très ému par le spectacle d’un Noir refusant la guerre du Vietnam. Il disait: «Les Vietcongs ne m’ont jamais appelé Nigger». Il a pris des positions envers et contre tout, à tel point qu’on lui a retiré sa licence de boxe. On a refusé ses positions jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Lorsqu’on lui a demandé d’allumer la flamme olympique à Atlanta en 1996, il avait déjà Parkinson. Il était incapable d’allumer la flamme sans trembler. C’est un trajet extrêmement émouvant, auquel j’ai souhaité m’associer.

En terme d’engagement toujours, vous avez réalisé en 1969 un film qui a été censuré en France, Mister Freedom…

Je voulais faire un film dans le genre bandes-dessinées. J’étais frappé par les héros qui ne disaient jamais d’où ils venaient. Les Spiderman, Superman etc. étaient souvent financés par des fachos. Alors j’ai imaginé Mister Freedom, un super-héros facho venant nettoyer la France de ses opposants, des communistes et des gauchistes. J’ai été censuré mais cela ne m’a pas surpris. La censure existe partout. Vous n’en avez pas en Suisse?

On dit que vous avez fait entrer la photographie dans l’art contemporain, en bousculant tous les codes, avec des clichés recadrés ou très contrastés. Vous êtes d’accord?

Je ne sais pas. Disons qu’à l’époque, dans les années 1950, je trouvais que la photographie était le plus timide de tous les arts. J’étais peintre et en peinture il y avait par exemple le pop-art. J’étudiais chez Fernand Léger, ce type venait après les impressionnistes qui avaient peint des arbres et des jardins, mais il s’intéressait aux paysages industriels. J’étais touché par ce qu’il apportait à la peinture. Il nous engueulait, il nous disait: «Vous êtes des petits génies de 22 ou 23 ans qui voulez rencontrer des collectionneurs et des directeurs de musées, mais c’est dans la cité que cela se passe. Faites comme les peintres du Quattrocento italien et travaillez avec des architectes!» Cette chose m’est restée dans la tête. Il ne parlait pas de photographie mais je m’en suis souvenu lorsque j’ai empoigné un appareil photo. La photographie sentimentale et romantique à la mode n’était pas mon truc. Le Paris touchant de Doisneau n’était pas la vérité. Je me suis donné la peine de faire un livre sur Paris en couleurs en 2002 car on ne montre jamais Paris en couleurs. Je trouve que cette ville était une ville de melting-pot, bien plus encore que New York, et c’est cela que j’ai photographié. Mes images bougées ou contrastées viennent de choses acquises dans la peinture, le contraste des dessins au fusain par exemple.

Comment êtes-vous arrivé à la mode?

J’avais une exposition de photographies abstraites. Alex Liberman, le directeur de Vogue, l’a vue et m’a proposé de travailler pour eux. On parle de pintura povera, moi je faisais alors de la photographie povera; j’avais un appareil et deux objectifs. Cela donnait de la photographie brute, bas de gamme. La mode a été l’occasion pour moi de faire de la photographie riche, avec des décors, des lumières, des mannequins, une recherche photographique et graphique. J’étais heureux de cette possibilité, également parce que je pensais que c’était une étape pour passer au cinéma.

La photographie n’était donc qu’un moyen pour vous?

Le cinéma était clairement pour moi le niveau au dessus. Au départ, je rêvais d’être peintre à Paris. Mes idoles étaient les Américains venus dans la capitale française, ceux qu’on appelait la génération perdue. Après la guerre, j’étais avec l’armée dans l’Allemagne occupée. Puis on m’a envoyé à Paris. Ce fut une révélation. C’est là que j’ai rencontré ma femme, dans la rue. C’était la plus belle femme du monde, on aurait dit une princesse de contes de fées.

Pourquoi avez-vous commencé à peindre sur vos planches-contacts?

Tous les photographes de mode font des marques sur les planches-contacts pour indiquer leurs choix. Je trouvais que c’était le début d’une combinaison intéressante entre la photographie et la peinture.

Quel regard portez-vous sur la photographie d’aujourd’hui?

Je m’y intéresse et je trouve qu’elle s’est libérée. Les gens disent que j’ai participé à cette libération, je veux bien! Et Federer, vous l’aimez en Suisse? J’adore regarder le tennis et Federer est l’un de mes héros. A un moment donné, il gagnait tout. Maintenant il vieillit, comme tout le monde…


William Klein: Fashion Photos, du 21 novembre au 3 février à la (nouvelle) galerie Grob, 2 rue Etienne-Dumont, à Genève. William Klein sera présent pour le vernissage ce samedi et signera livres et affiches de 14h à 16h.

Fives cities, du 15 décembre au 5 février au Botanique, à Bruxelles.


Profil

1929 Naissance à New York

1948-51 Découvre l’Europe en faisant son service militaire. S’installe à Paris et étudie auprès de Fernand Léger

1954 Rencontre Alex Liberman, directeur artistique de l’édition américaine de Vogue et retourne à New York après huit ans d’absence. Il publie deux ans plus tard son journal américain

1957 Prix Nadar

Années 1960-80 Se consacre surtout au cinéma. Sortent notamment Loin du Vietnam (1967), Mr. Freedom (1969) et Muhammad Ali the Greatest (1974)

1990: Reçoit le Prix International Hasselblad en Suède

1999: Sortie du Messie, consacré à Mohamed Ali

2002: Sortie de Paris + Klein

2004: Grande rétrospective au Centre Pompidou et publication d’une monographie de 400 pages chez Marval

2008: Il publie Contacts, un recueil de ses grandes photographies revisitées par des interventions à la peinture sur des contacts agrandis

2014: Sortie de Brooklyn + Klein, son dernier livre