Exposition

William Leavitt, maître des illusions

A Genève, le Mamco organise la première rétrospective européenne de l’artiste californien. Magnifique occasion de découvrir ce chaînon manquant entre la scène californienne et l’art conceptuel du Vieux Continent

«William Leavitt a enfin une rétrospective, dans sa propre ville. Il y a une justice dans ce monde.» C’est ainsi que dans Artforum, en 2011, John Baldessari commençait son texte sur l’exposition organisée au MOCA de Los Angeles. On a envie de pousser aujourd’hui le même soupir de soulagement et de satisfaction devant l’exposition que le Mamco consacre à l’artiste californien, né en 1941.

Originaire du Colorado, il s’installe en 1965 à Los Angeles. Il est alors étudiant à la Claremont Graduate School (Bas Jan Ader est dans sa classe). En 1967, après avoir terminé ses études, il devient l’assistant du doyen de l’école d’art de Chouinard. Il y croise Jack Goldstein ou Raoul Guerrero dont il va profondément marquer le travail.

Pourtant, si l’œuvre de Leavitt a figuré ces dernières années dans quelques grandes expositions collectives portant sur la scène de L.A. (au Centre Pompidou en 2006 et plus récemment au MAC de Lyon), elle est restée peu visible, et peu collectionnée en Europe. Le Stedelijk Museum d’Amsterdam possède une pièce historique (California Patio, 1972), et c’est à peu près tout.

Constellation californienne

Cette première rétrospective européenne permet enfin de découvrir cette œuvre à travers un parcours chronologique qui occupe l’intégralité du premier étage du musée, et, partant, de comprendre le rôle majeur qu’il a joué au sein de la constellation conceptuelle californienne qui émerge à la fin des années 1960.

Avec John Baldessari, David Askevold, Bas Jan Ader, Guy de Cointet, Michael Asher, Allen Ruppersberg, Douglas Huebler, il s’inscrit en effet dans une génération d’artistes qui questionnent «la forme, la fonction, le statut d’objet et l’exposition de l’œuvre d’art» (Ann Goldstein, commissaire de la rétrospective du MOCA).

Trois expositions, consacrées au Narrative art, à The Never Ending Book de Ruppersberg et à la revue Landslide (éditée en 1969-1970 par Leavitt avec Ader), présentées simultanément dans le reste du musée, contextualisent ainsi avec précision la position historique de l’artiste au sein de cette génération.

Tendance futuriste

La première source du travail de Leavitt est son expérience de Los Angeles. Il a pleinement intégré à son vocabulaire les formes de l’architecture vernaculaire ainsi que le modernisme à tendance futuriste de la Cité des Anges: les patios, les paravents, les portes coulissantes, les murs en pierre, les étranges constructions moléculaires en sont ici les échos.

Mais c’est aussi un paysage culturel qui a marqué l’artiste, celui d’une ville qui fonctionne comme la plus vaste fabrique à illusions du monde. Comme le souligne Lionel Bovier, directeur du Mamco et commissaire de l’exposition avec Julien Fronsacq, ceux que l’on considère comme les artistes à Los Angeles sont d’abord les professionnels du cinéma.

Dès les années 1960, les artistes californiens cherchent à rivaliser avec cette industrie, en s’appropriant l’imagerie cinématographique, ou en questionnant les méthodes de production de la fiction, du rêve et de l’illusion.

Micro-scénarios

Qu’il s’agisse de montages photographiques, de peintures, de dessins ou d’installations, les œuvres de Leavitt n’y font pas exception. S’apparentant le plus souvent à des décors qui délimitent une scène, elles n’ont pourtant pas vocation à être activées sous forme de performances. Elles sont moins théâtrales que cinématographiques, pensées comme des «embrayeurs» (dixit Lionel Bovier) d’un récit que seul le spectateur peut imaginer.

De la même manière, les montages de photographies créent des micro-scénarios ouverts, tantôt mélodramatiques (The Consequences Can Be Real, 1975), tantôt inquiétants (The Tropics, 1986).

Leavitt racontait en 1988 avoir visité, lors de son premier séjour en Californie, les réserves d’un studio de cinéma. Il fut profondément marqué non pas par l’envers du décor (une fascination somme toute assez courante), mais par la manière dont les effets de réel y étaient produits. Et par ce fil ténu qui fait tenir la fiction, celle des films, mais aussi celle d’une ville littéralement arrachée à un désert qui menace sans arrêt d’être rendue à la nature sauvage.

Donjon de carton-pâte

Autant que comme des «embrayeurs», les installations du Californien fonctionnent donc comme des seuils, ouvrant vers une réalité autre. Des paysages naturels, technologiques, des fantasmes cosmiques tout droit issus d’une imagerie de science-fiction surgissent de décors quotidiens.

De son propre aveu, Leavitt n’est pas un grand fan de SF. Ses œuvres ont néanmoins une puissance spéculative, une dimension à la fois ordinaire et étrange que les Américains désignent sous le terme d’uncanny.

Mais contrairement au cinéma hollywoodien, il ne fait pas usage d’une dramatisation à outrance, ni ne recherche le spectaculaire. Et il joue avec humour de cette facticité comme dans The Impossible (1981), un mini-donjon en carton-pâte.

Chaînon manquant précieux

La qualité de vide qui caractérise la mise en espace des œuvres, salle après salle, permet justement que toutes ces dimensions s’activent. Mais le plus frappant reste peut-être le sentiment de déjà-vu qui survient pendant la visite. Comment ne pas penser à David Lynch devant Red Velvet Flame (1974)? A la série Kandor de Mike Kelley devant The Small Laboratory (2015)? A Marcel Broodthaers devant cette abondance de plantes vertes en plastique?

Ou, comme le souligne Julien Fronsacq, à certaines productions récentes des artistes du post-Internet devant The Telemetry Set (2016), qui associe des éléments de décors, des supports de projections vidéo et un fond bleu d’incrustation?

On l’expliquera peut-être par la large diffusion de ce vocabulaire formel à travers le cinéma. Mais surtout par la position privilégiée que Leavitt occupe dans l’histoire de l’art des cinquante dernières années, celle d’un chaînon manquant entre la scène californienne et l’art conceptuel européen, mais aussi celle d’un pont entre trois générations d’artistes, que l’on devrait connaître depuis longtemps. Et ce n’est pas le moindre des mérites de cette exposition que de rendre cette histoire enfin lisible dans son intégralité.


A voir:

William Leavitt. Mamco, Genève. Jusqu’au 4 février 2018.

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