Genre: RéCITS
Qui ? William Styron
Titre: A Tombeau ouvert
Trad. de l’américain par Clara Mallier
Chez qui ? Gallimard, 230 p.

Titre: Des Havanes à la Maison-Blanche
Trad. de l’américain par Clara Mallier
Chez qui ? Gallimard, 160 p.

L e Choix de Sophie, Les Confessions de Nat Turner, La Proie des flammes, La Marche de nuit, Face aux ténèbres , tous ces titres sont aujourd’hui des classiques des lettres américaines et leur auteur, William Styron, est désormais coulé dans le bronze de la légende: il sera pour toujours «le colosse de Martha’s Vineyard», cette petite île située à cent cinquante miles de New York où il s’éteignit en 2006, à 81 ans. C’est là qu’il vivait en ermite dans une maison de bois, face à la mer, avec son labrador noir et tous les fantômes qui le hantaient depuis sa jeunesse. Il les traqua jusqu’à la dernière heure en rappelant qu’écrire était pour lui «une agonie», le calvaire d’un perfectionniste qui pratiquait la littérature à la fois comme une immolation et comme une catharsis.

Né à Newport News, en Virginie – tout près du lieu où se déroula la révolte d’esclaves qui lui inspira Les Confessions de Nat Turner –, Styron eut une enfance difficile. Sa mère mourut d’un cancer en 1939 – il avait 14 ans – et son père était atteint d’une dépression chronique, un mal qui le terrassa à son tour plusieurs décennies plus tard, comme il le raconte dans Face aux ténèbres . A l’âge de 20 ans, alors qu’il se sentait déjà «abîmé par la vie», il décida de réagir et de se dessiner un profil de baroudeur en s’engageant dans les Marines, au moment où la guerre faisait rage au large du Pacifique. «Une bouffée de bravade suicidaire», dira-t-il. Il rêvait d’en découdre et de se frotter à l’extrême. Il dut au contraire se contenter d’apprivoiser la peur et, lorsque son unité reçut l’ordre de se lancer à l’assaut d’Okinawa, il eut l’intuition qu’il ne survivrait pas sous la mitraille japonaise. Le jour où le débarquement était programmé, la bombe atomique fut larguée sur Hiroshima et l’attaque n’eut pas lieu… Styron avait donc la vie sauve mais il savait aussi que d’autres vies avaient été anéanties au même moment, en échange de son propre salut, un jeu tragique dont il fit le récit dans une nouvelle intitulée Cette Paisible Poussière . Six ans plus tard, pendant la guerre de Corée, il fut de nouveau mobilisé et il suivit les entraînements en tant qu’officier réserviste, avant d’être réformé pour un problème oculaire.

Ces années passées dans le corps des Marines, Styron les évoque dans A Tombeau ouvert, un recueil de cinq récits inédits qui viennent d’être traduits chez Gallimard. Ils témoignent de la place centrale que la guerre tient dans son œuvre: à la fois un objet de répulsion et de fascination, un théâtre gigantesque où la question de la mort ne peut jamais être éludée. Mais il y a aussi, sous la plume de l’auteur du Choix de Sophie, des souvenirs de chambrées et de camaraderie dans le huis clos des casernes où il rencontra un bel éventail d’humanité – des têtes brûlées et des lâches, des brutes et des cœurs tendres, des patriotes à l’âme chevaleresque et quelques amateurs de littérature. «Je me rappelle, écrit Styron, la torture de l’attente puis la précipitation obscène, la nourriture ignoble, la sueur et les insectes, le salaire de misère, l’anxiété et la peur, le bavardage stérile, le bruit assourdissant des coups de fusil, le célibat dégradant, les amitiés brèves et superficielles, le caractère humiliant d’un système de castes conçu pour cultiver les formes les plus mesquines de la vanité humaine.»

Trop contemplatif, rebelle aux disciplines collectives, Styron n’était pas taillé pour porter un uniforme. Sous les drapeaux, dans le feu de l’action, il a pourtant trouvé une sorte de thérapie provisoire, une parade à ses angoisses. Il raconte ses entraînements dans les bois et dans les marécages avec son équipe d’artilleurs, autant d’occasions de se surpasser, de vivre «à tombeau ouvert» et d’oublier ses démons intérieurs. «Plus j’approchais de la saleté et de la sueur du combat, moins j’étais tourmenté par l’anxiété que je ressentais le reste du temps», se souvient Styron, qui allait ensuite livrer d’autres assauts, littéraires cette fois, mais avec la même loyauté virile que celle qu’il avait découverte chez les Marines.

Parallèlement, Gallimard publie Des Havanes à la Maison-Blanche , un recueil de chroniques et d’anecdotes autobiographiques parues naguère dans la presse américaine. Elles couvrent toute la vie de Styron, son enfance dans le «sud pudibond», l’époque de ses premières aventures sexuelles – un médecin diagnostiqua une syphilis dont il n’était pas atteint! –, ses apprentissages d’écrivain – bel hommage à Mark Twain, son «ancêtre littéraire» – ou, encore, ses dernières années passées sur les rivages de Martha’s Vineyard avec sa chienne Aquinnah. Ce livre nous vaut aussi deux portraits de stars de la politique. Mitterrand, attablé à l’Elysée devant une brochette d’invités triés sur le volet, le jour de son investiture. Et Kennedy, avec lequel Styron a fumé un énorme Partagas dans un salon de la Maison-Blanche. «J’étais conscient, ironise Styron, qu’il s’agissait d’un objet de contrebande en temps d’embargo sur les produits cubains, et que cet embargo avait été promulgué par l’homme même qui venait de m’offrir ce cigare.»

D’un livre à l’autre, dans l’intimité de la confidence, c’est un autoportrait précieux – et jamais flagorneur – que brosse Styron: derrière le colosse statufié, on découvre un être vulnérable, un écrivain aux pieds d’argile et aux semelles de vent.

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William Styron

Extrait de «A Tombeau ouvert»

«La mort m’avaitsi souvent semblé certaine que le simple fait d’être vivantétait pour moiune source d’émerveillement inépuisable»