Il y a déjà un premier trouble à atterrir dans Willisau. Ici, les esthétiques s'affrontent. Sur la place, où le festival a lieu, une carriole chromée carbonise des saucisses porcines. Tandis qu'à deux pas de là, un étal de jazz expose (et vend) les plus rares bandes oubliées des Amériques noire, blanche, croisée. Sur la scène, dans cette halle qui doit servir hors festival aux fêtes de lutte et aux loteries dominicales, Gianluigi Trovesi joue Dixieland. Italien jusqu'au bout des moustaches salées, il pratique en grande formation une musique que La Nouvelle-Orléans elle-même n'entend plus depuis cinq décennies au moins. Choc de couleurs entre ce souffleur d'avant-garde, cette salle d'arrière-garde, cette musique hagarde.

Willisau s'est fait spécialité de mutiler les catégories. Un peu comme Uncool, cette manifestation d'irréductibles qui accueille au plus profond des Grisons des Américains free de New York. L'idée est là, tout évidente. Le festival lucernois n'éprouve nul besoin de justifier les musiques qu'il accueille par un décorum à destination des branchés urbains. Une salle, des sièges, une scène. C'est assez pour concevoir une affiche à tourner la tête aux blasés et à ne pas décourager les autres. Cet après-midi, Daniel Humair va défendre un disque titré Liberté surveillée. La contradiction apparente, résolue dans cette musique aux structures compulsives, colle bien à Willisau. Choc des lois édictées et des lois abrogées.

Hier, dans la matinée, Roswell Rudd, ce tromboniste qui a toujours réuni le goût des chansons carrées et des logiques défoncées – pratique son biniou au bord du lac de Sursee. Dimanche, comme déjà dit, il jouera avec New York Art Quartet. Pour l'heure, il extrait du cuivre des sons que la morale chrétienne et les traités de musicologie réprouvent. Au bord de l'eau, soudain, il chante le blues le plus ancien, rigoureux, canonique de tous les temps. Choc de la liberté absolue et des contraintes pour l'exprimer.

Willisau Jazz Festival. Jusqu'au 1er septembre. http://www.jazzwillisau.ch