Des trois expositions ouvertes en ce début d'année au Kunstmuseum de Winterthour, celle dédiée à René Auberjonois (1872-1957) n'est pas la plus saisissante, quant à l'effet produit, quant à l'ampleur de la salle qui l'accueille. Mais elle est importante, d'abord parce que les manifestations réservées au peintre vaudois sont peu nombreuses, ensuite parce qu'elle met en lumière la reconnaissance du peintre outre-Sarine. De son vivant déjà, l'artiste a joui de soutiens importants en Suisse alémanique, à Winterthour tout particulièrement.

Il y était arrivé en 1924 pour rendre visite au mécène Werner Reinhart, qui avait remarqué ses décors et ses costumes pour L'Histoire du soldat. Puis il était entré en contact avec Oskar Reinhart et Hedy Hahnloser. Enfin, il s'était lié d'amitié avec Heinz Keller, conservateur du Kunstmuseum de 1935 à 1972. Cet intérêt des collectionneurs publics et privés est encore considéré ici comme meilleur – plus passionné et plus lucide à la fois – que l'attention discrète qu'on continue d'accorder au peintre dans son canton et en Suisse romande en général.

L'exposition composée des œuvres conservées à Winterthour, si elle est accrochée un peu à la va comme je te pousse, a le mérite d'insister sur le talent de dessinateur d'Auberjonois, sur sa faculté à styliser les formes, sur son goût pour les tonalités sombres, à une époque vouée à la couleur pure et à la luminosité. C'est que l'artiste, qui s'était formé avec un grand sérieux, après un apprentissage dans la banque et des études de violon, en fréquentant des écoles d'art à Dresde, Londres et Paris, s'est toujours affirmé comme un outsider. Un outsider certes marqué par son admiration pour Cézanne, et dont on peut rapprocher certains portraits des peintures de Modigliani.

Mais René Auberjonois restait réfractaire à la sensualité de la couleur et des arabesques: «La couleur […] est bien la moindre de mes préoccupations. La couleur est d'instinct […]. Je ne la méprise pas – je la subis.» Non que son art soit sec, ni même sévère absolument. On découvre son sens de la drôlerie, par exemple dans ses «portraits» d'animaux, son respect de l'innocence de l'enfance (Fillette avec sa chatte), sa curiosité à l'égard de toutes les classes de la société, des paysans valaisans aux dandys fréquentant les champs de course. Du misérabilisme de L'Infirme (1903) à la féerie du Portrait de famille devant le château (1945), en passant par les allusions contenues dans l'Hommage à l'Olympia, Auberjonois se révèle comme un artiste complet, d'une authenticité rarement égalée.

Auberjonois, Barraud, Wolfer. Kunstmuseum (Museumstrasse 52, Winterthour, tél. 052/267 58 00). Ma 10-20h, me-di 10-17h. Jusqu'au 5 juin pour René Auberjonois. Jusqu'au 10 avril pour les frères Barraud. Jusqu'au 24 avril pour la collection Wolfer.