Les cheveux comme l'homme. En bataille. Wole Soyinka, col Mao, sur le fauteuil club d'un hôtel lémanique. L'écrivain nigérian, Prix Nobel de littérature 1986, donnait mercredi à l'ONU une conférence à l'occasion des Rendez-vous mondiaux de Genève et du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Il maîtrise le sujet, lui qui a été dix fois embastillé par les juntes militaires, qui a vécu l'exil et une militance sans cesse réactivée. A 74 ans, le dramaturge, auteur de La danse de la forêt, ne pose pas en patriarche de la pensée africaine. Il décrit le continent des désillusions, le théâtre de combat et la transhumance des cultures. Intellectuel fauve, il continue de substituer la tigritude à la négritude. Figure du métissage et du bond plutôt que de l'assignation à résidence.

Le Temps: Vous détestez l'idée que le caractère universel des droits de l'homme soit parfois décrit comme un impérialisme culturel...

Wole Soyinka: Quelle conception erronée de penser que les droits de l'homme sont une invention occidentale. L'exigence de responsabilité vis-à-vis des autres apparaît dans toutes les cultures. Dans ma propre tradition, celle des Yorubas, elle est omniprésente parmi les proverbes, les contes; la culture orale est saturée de règles qui régissent nos devoirs face aux autres hommes et leur légitime quête de liberté. L'Occident devrait cesser de penser que les droits de l'homme lui appartiennent. A un moment critique de l'histoire européenne, certains ont considéré qu'il était urgent de codifier ces règles, de les universaliser. On peut leur en donner crédit. Cela ne signifie pas qu'elles témoignent de valeurs proprement occidentales. Le relativisme culturel que l'on voit fleurir aujourd'hui est inacceptable. Je crois en la connectivité culturelle, sur des bases humanistes.

- Plusieurs centaines de morts au Nigeria il y a quelques jours, suite à des affrontements entre chrétiens et musulmans. La liberté religieuse, dans votre pays, paraît plus que jamais menacée...

- Nous avons manqué notre chance il y a une dizaine d'années, après la fin de la dictature. Le président Obasanjo avait l'occasion de réunir la communauté nationale autour d'une vision qui dépasserait les communautés. Il a lamentablement échoué. Aujourd'hui, le pays est plus que jamais divisé. J'ai moi-même été élevé dans une famille chrétienne. Nous priions matin et soir. Je fréquentais une école chrétienne et l'église le plus souvent possible. Ma mère m'emmenait parfois sur les marchés pour chanter l'Evangile et tenter de convertir les passants. Cette démarche me semblait étrange. J'avais du mal à accepter que l'on vénère la mémoire des missionnaires blancs et que les pasteurs en appellent à la conversion des animistes, dont la foi a été perçue comme diabolique. J'étais entouré d'animisme. Et d'islam. C'était un merveilleux pot-pourri d'identités spirituelles. Au fond, l'arrogance et l'ignorance des deux religions monothéistes ont fini par briser cet équilibre syncrétique.

- Vous appartenez à cette génération d'intellectuels africains qui ont combattu pour les indépendances. Quel bilan, presque cinquante ans plus tard?

- Délicat. On ne peut peindre l'histoire en noir ou blanc. Je me suis battu sur plusieurs fronts. Contre la tentation autoritaire des gouvernements. Contre l'appropriation des matières premières. Pour une forme de tolérance. Je m'aperçois que nous sommes peut-être passés à côté de nous-mêmes et de notre destin. Il est par exemple affligeant d'observer à quel point les gens, chez moi ou à l'étranger, ignorent presque tout de la culture africaine. La société yoruba, par exemple, est bâtie autour de ses mythes, de son panthéon, d'une sagesse qui s'incarne aussi dans le mélange extraordinaire du catholicisme romain et de la pratique traditionnelle. Cette richesse a essaimé, par la traite esclavagiste, à travers le monde: à Cuba, au Brésil, à Haïti. Je perçois des ponts où l'on ne voit que des fossés. Je m'intéresse peu, au fond, contrairement à Cheikh Anta Diop, à cette question de l'Afrique comme berceau du savoir occidental. Mais je sais qu'il existe des correspondances entre les dieux grecs et les dieux yorubas. Ils se ressemblent, dans leurs failles, leurs amours et leurs colères. Les Européens doivent encore apprendre à se méfier de ce qu'ils considèrent comme barbare. Il s'agit bien souvent de leurs racines.

- Vous décrivez parfois votre œuvre comme un théâtre-mitraillette...

- C'est un théâtre largement improvisé où les comédiens désertent la scène, envahissent les marchés, les bureaux, l'antichambre des parlements. Nous faisions cela dans les pires moments de l'histoire nigériane, sous la dictature militaire. Je me souviens que nous organisions ce type d'ateliers, dans les premiers jours du régime terrible d'Ibrahim Babangida, au milieu des années 80. Ils ont même réuni un cabinet pour traiter de notre initiative et décider quel sort ils allaient nous réserver. Mais mon théâtre n'a jamais eu pour seule vocation le politique. Je n'aime pas l'idée que la fonction de l'art puisse être désignée. Mon théâtre est spirituel, c'est un théâtre de transe, formulé dans un contexte d'oppression sociale. Il s'agit pour moi de questionner les complicités du pouvoir. Et de mettre les bouts avant que les forces de police n'arrivent.

- Lorsque vous dirigez vos pièces, vous parlez de sculpture. Il y a en vous la nécessité de mettre la littérature en action...

- J'espère bien que mes écrits ne sont pas statiques. Quand j'essaie de mettre en scène, même si cela aboutit parfois à des désastres, j'envisage les éléments - les corps, les décors, la lumière - comme des masses qu'il faut pétrir et mettre en forme. J'ignore si c'est efficace. Mais je ne connais pas d'autre procédé. De la même manière, pour nous, anciens colonisés auxquels une langue commune a été imposée, notre anglais est une matière vivante dans laquelle les langues vernaculaires se fondent. C'est cette coloration organique, ce travail réciproque des cultures, auxquels j'aspire encore.