Jazz

Wollny-Peirani, duo héroïque


La rencontre entre un piano 
et un accordéon peut générer, 
c’est le pari réussi de ce disque, 
de palpitants courts-circuits 
stylistiques

Ils ne sont pas nombreux, les disques qui affichent si farouchement leur différence dès les toutes premières notes. On ne parle pas de ces brûlots snobinards, dépourvus du moindre frisson créatif, dont raffole une certaine presse à sensation (culturelle). Pas de fausses déclarations d’indépendance ici, qui cachent leur vacuité sous de prétentieux effets de manche. Tout est vrai dans ce Tandem qui dit si candidement son nom: plaisir du duo, art du duo, mais surtout dépouillement d’un duo piano-accordéon dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne courent pas les rues.

En France, une école de l’accordéon jazz

La rue, précisément, c’est le terrain d’élection de l’accordéon dans l’imaginaire collectif, et c’est ce cliché que les nouveaux cracks du piano à bretelles tentent aujourd’hui d’envoyer au tapis. Plus tout à fait nouveau dans le sérail, Vincent Peirani est celui que tout le monde s’arrache en France et au-delà, de Youn Sun Nah à Michel Portal en passant par Daniel Humair, Bénabar et même… Roberto Alagna. Il ne faut peut-être pas le dire trop fort, mais il est en train de se constituer en France une école de l’accordéon jazz aussi riche que celle, historique et hégémonique, du violon jazz.

Déjà confronté plus d’une fois à l’univers singulier de l’Allemand Michael Wollny, Peirani ose aujourd’hui le face-à-face sans faux-fuyant dans un disque placé sous le signe exclusif du recueillement. Il faut imaginer une musique qui donne tout à la contemplation et rien à l’exhibition, même quand la traverse une virtuosité nécessaire à l’émergence de certains climats. Ainsi celui, tout en nervosité panique, de Travesuras où l’on retrouve le tangage fou de Piazzolla quand l’envie le prenait de mettre en scène et en sons ses somptueuses apocalypses. D’autres références inattendues à des mondes parallèles surgissent dans ce disque sans œillères.

Menace insidieuse

Dans Hunter, les deux trublions débusquent chez Björk un univers à double fond. Lovée sous les mélopées rassurantes que tout le monde peut fredonner, une menace louvoie, insidieuse et narquoise. Exorcistes malgré eux, les deux thaumaturges la mettent en lumière, la forcent à dire son nom dans un corps-à-corps insistant, où le piano de Wollny finit par prendre appui sur l’accordéon de Peirani pour s’immoler dans un solo cathartique à la Joachim Kühn.

Diffus dans tout le disque, l’imaginaire aquatique trouve dans ces Sirènes signées Wollny son expression la plus ambiguë. Tour à tour miroitantes et sombres, jaillissantes et lourdes, ces envolées renvoient aussi bien au jet qui lave qu’aux nappes qui noient. Le disque entier est dans cette oscillation. Titre d’ouverture, Song Yet Untitled plaçait d’emblée le disque dans cet entre-deux propice au mystère: un accordéon sonnant comme de grandes orgues peu à peu traversées de vibrations bucoliques, comme pour unir en un même chant d’apaisement le sacré et le profane, le dedans et le dehors.

Un disque surprenant

Mais, c’est l’une des forces de ce disque surprenant, la musique de Wollny-Peirani accueille avec le même bonheur des réalités beaucoup plus humbles: la berceuse, qui s’insinue suavement dans l’Adagio For Strings de Samuel Barber, ou l’héritage populaire de l’accordéon, que Peirani ne renie pas, dans cette Vignette qui s’abandonne aux joies sans arrière-pensée de la danse.


A écouter

Michael Wollny & Vincent Peirani, «Tandem» (ACT/Musikvertrieb)

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