Voilà sept ans qu’on l’attendait, le deuxième album de Woodkid. Et sept ans après The Golden Age, un album qui aura marqué le XXIe siècle par sa manière de réinventer la pop avec ses envolées lyriques, ses rythmiques percussives, ses cuivres conquérants et ses cordes mélancoliques, S16 est à la hauteur des attentes suscitées par le musicien et vidéaste français. Lorsqu’il apparaît sur notre écran d’ordinateur, puisque les interviews en vidéoconférence sont désormais une alternative préférée aux rencontres dans les salons des grands hôtels, il s’amuse d’abord de notre question sur cette longue attente.

«J’avais besoin de temps, car j’avais besoin de me reconstruire afin d’avoir de nouvelles choses à dire, dit le Lyonnais Yoann Lemoine, alias Woodkid. J’aurais été malheureux si je m’étais lancé rapidement dans un nouvel album, car je me serais paraphrasé. Je pense en outre que le temps est un sujet très politique, spécialement dans cette industrie où on nous demande d’aller de plus en plus vite. Il y a eu des sorties récentes, notamment du CEO de Spotify, qui sont assez agressives autour de l’idée que la musique doit être produite en masse. Prendre son temps est un geste risqué, qui demande des explications. La preuve, vous commencez cette interview en m’en parlant.»

«Le Temps»: Il existe encore cette légende tenace qui dit que l’étape du deuxième album est la plus difficile à franchir. Avez-vous d’une manière ou d’une autre ressenti cette pression?

Woodkid: Ce deuxième album a en effet été difficile à faire, parce que ma santé mentale a erré en dents de scie, mais aussi parce que, après la découverte d’un premier album, il y a une forme de responsabilité et d’attente due aux fans et à l’exposition médiatique. Mais cette pression est nécessaire, du moins dans mon cas, car elle m’a poussé à questionner mon identité d’artiste et de personne. Ces dernières années m’ont permis de me remettre en question, ça a été comme un apprentissage.

C’est d’ailleurs ce que dit «Pale Yellow», qui est peut-être la chanson la plus personnelle de ce deuxième album…

Pale Yellow parle d’une forme d’addiction, mais je laisse le territoire ouvert. Car il y a les addictions amoureuses, au travail, aux antidépresseurs… Il y a en tout cas dans cette chanson l’idée qu’il y a toujours une possibilité de lumière, de résilience, de reconstruction.

Sur le plan musical, par rapport au côté très puissant et percussif de «The Golden Age», «S16» semble plus complexe, et d’une certaine manière plus apaisé, moins rentre-dedans…

J’ai appris le silence, et pas uniquement médiatique. J’ai appris que les grands moments dynamiques ne marchent que s’il y a, par contraste, du silence. S16 est donc un album qui est plus contrasté, plus fragmenté, plus déconstruit; c’est un album du fragment, qui est plein de collisions, d’accidents. Il est comme une carcasse de voiture, avec des parties encore intactes et d’autres qui ont explosé en mille morceaux ou qui semblent avoir fusionné. Donc forcément, par rapport à The Golden Age, il y a des moments de plénitude.

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On a l’impression que chaque morceau est le fruit d’un long processus de maturation…

Il y a d’abord eu l’univers global, cette idée d’un monde industriel de l’ordre de la science-fiction. J’avais envie de parler de toxicité, d’infection et d’épidémie. Ce sont des choses qui étaient dans l’air et qui le sont forcément encore plus aujourd’hui. Après cette idée générale, j’ai eu le besoin, pour chaque chanson, de me contredire, de jamais me reposer sur un acquis. La mélodie ne vient par exemple jamais d’une boîte à rythme qui tournerait du début à la fin, il y a toujours un moment où il y a une collision, une déformation. Dès que je rentre dans une zone de confort, je crée une rupture. J’ai beaucoup étudié la musique de Karlheinz Stockhausen, dont j’adore la démarche, qui consiste à écrire des partitions avec des règles et de contraintes.

Vos clips sont de véritables courts métrages. Avez-vous en tête dès la composition l’univers visuel de vos morceaux?

On peut souvent reprocher aux musiciens de trop pousser l’image, comme si c’était un moyen de compenser ou de camoufler quelque chose. Dans mon cas, je ne me pose jamais cette question, dans le sens où la réalisation est mon métier à la base. J’aime que les images et les sons communiquent. Il y a quelques années, suite à une conférence qu’on a faite ensemble, Philip Glass m’a dit quelque chose qui m’a marqué: il y a entre l’image et le son un phénomène physiologique qui veut que le son s’impose toujours. Une image triste peut changer en fonction de la musique qui l’accompagne, tandis qu’une musique triste ou joyeuse restera toujours dans cette tonalité. J’ai remarqué que le noyau dur de mon travail était là, dans la recherche de cette friction, des émotions nouvelles qui peuvent naître de ces deux formes d’art.

Le clip qui accompagne «Goliath», avec cet ouvrier faisant face à d’immenses machines, a d’ailleurs quelque chose de vertigineux…

Je voulais des machines énormes qui racontent le monde et nos sentiments, ces grandes forces avec lesquelles on entre en collision. Quand on parle des grands démons à combattre, comme le réchauffement climatique, le populisme, le capitalisme ou le covid, il existe un trouble, il y a quelque chose d’à la fois repoussant et fascinant. Montrer des machines effrayantes qui mangent la terre à une vitesse folle, comme je le fais dans Goliath, réveille en même temps l’enfant en moi, celui qui jouait avec de petits tracteurs et voit là une merveille d’ingénierie. Si Trump est là où il est, c’est parce qu’il fascine autant qu’il repousse. Si on a l’honnêteté d’admettre cela, on comprend que le monde est complexe.

Et en effet effrayant: votre personnage est un David avançant vers un Goliath qui, au final, évoque à la fois l’«Enfer» de Dante et l’Armageddon…

Si on regarde bien la mise en scène du film, on se rend compte que ce personnage ne fait rien, il reste dans la contemplation et l’observation. Il n’est ni coupable ni victime, et en même temps il est coupable et victime. Que faire dès lors? C’est un état que je connais bien, que ce soit par rapport aux addictions sentimentales, aux questions environnementales ou même à l’émergence de ma conscience politique. J’ai parfois eu un sentiment de tétanie, d’incapacité à émettre une opinion ou de me mettre en action pour faire changer les choses.

Mais dans la Bible, David finit par terrasser Goliath. Il y a donc de l’espoir…

S’il n’y avait pas de l’espoir et de la lumière, faire cet album n’aurait eu aucun sens. L’espoir, dans le disque, vient de l’idée d’admettre nos faiblesses et de demander de l’aide, ce qui m’est arrivé il y a quelques années. Parfois, pour être plus fort, on a besoin d’aide, de se reposer sur les autres. Il faut accepter ses faiblesses, ses incohérences, ses souffrances. Il y a une beauté supérieure à s’appuyer sur les gens qui ont plus de force que vous.


Woodkid, «S16» (Island Records/Universal Music). En concert le 20 octobre 2021 à Zurich (Halle 662).

Woodkid est l’invité d’honneur de la 26e édition du Geneva International Film Festival, qui se déroulera du 6 au 15 novembre. A cette occasion, il participera le 12 novembre à une conversation publique (Auditorium Arditi, 19h).