Woodkid, ne pas laisser de bois

Musique L’artiste français a dessiné l’affiche du 48e Montreux Jazz Festival, mais aussi le dernier spectacle de Pharrell Williams

Il donnait dimanche un concert surprise. Récit

Ne parlons pas chiffres. Les millions de millions de vues, sur Internet, pour ses vidéos où des chevaux fous cavalcadent parmi des brumes maçonniques; la force virale de ses remix où il reprend «Happy» de Pharrell Williams dans une version dont la mélancolie sidère. Ne parlons pas même du fulgurant triomphe de cette entreprise: il a composé cette année pour le New York City Ballet, il a joué avec son héros, le compositeur Philip Glass, il met en scène les concerts de Pharrell, lui encore. Il est minuit et demi, dimanche. Il s’avance enfin au centre du Montreux Jazz Club, engoncé dans une veste noire qui lui fait de méchants plis, les chaussures compensées, les avant-bras tatoués de deux clés. On dirait un petit garçon barbu. La beauté de Woodkid, c’est qu’il a peur.

Ils en parlaient secrètement depuis quelques jours. Un concert surprise de Woodkid à Montreux. Ne surtout pas l’annoncer trop tôt, pour éviter les foules qui se pressent immanquablement à ses concerts depuis la sortie de son album The Golden Age , l’année dernière; il sera d’ailleurs à Paléo dans quelques jours. Il a dessiné l’affiche de ce 48e Montreux Jazz Festival: des textures de plâtre et de neige, une trompette embaumée dans cette immaculée conception. La froideur sensuelle de Yoann Lemoine, 31 ans, enfant de la banlieue lyonnaise. Depuis qu’il a rencontré Claude Nobs dans ce chalet où les musiciens se découvrent eux-mêmes, Woodkid a fait de Montreux sa place d’armes. L’espace rêvé où il se décline.

On le rencontre dans l’après-midi, sur une terrasse déjà minée par les pluies à venir. Un survêtement, une casquette dont la doublure est un léopard. La timidité contrariée par sa réputation. Il parle précis. D’une voix minuscule qui se transforme en ciseau aiguisé lorsqu’il chante. «Je suis le produit même de la classe moyenne provinciale. J’ai parfois des crises de snobisme, mais la plupart du temps, mes goûts sont très populaires. Je veux fournir des émotions. C’est tout ce qui nous reste. Il y a bien l’amour et tout ça… Mais les émotions collectives, c’est ce que je cherche.» Ses concerts ont quelque chose de wagnérien, les tambours cinglants, la tribalité blanche, la messe païenne à l’hypnose parfois légèrement outrée.

L’art total de Woodkid est un mélange de bidouillage savant, d’école d’art, de liberté féroce. On ne lui a jamais dit que c’était impossible, alors il le fait. Il réalise des clips pour Lana Del Rey, son amie new-yorkaise. Il publie un premier disque qui se vend sous forme de grimoire, avec des clés, toujours des clés. Il se reconnaît en Pharrell Williams, un autre gars de l’ombre, un producteur payé il y a quelques années pour salir les blonderies de Britney Spears. «Il a dix ans de plus que moi, alors c’est peut-être plus difficile pour lui d’accéder à une telle popularité. Mais oui, nous partageons cela. Un subtil sentiment d’inconfort lorsque nous sommes au centre de la scène.»

Quand Pharrell lui demande de dessiner les spectacles de sa colossale tournée, il n’hésite pas. «Je mets en place les musiciens, je travaille sur les images avec des studios de postproduction, je travaille sur les chorégraphies. Tout cela ne s’apprend pas. Je me mets à la tâche, c’est tout.» On a dit beaucoup que cette génération était celle de l’après. De la mort du disque, du recyclage, celle qui avait succédé aux grandes découvertes. Woodkid témoigne surtout de libertés neuves. Ni musique noire, ni musique blanche, ni classique, ni pop, ni mainstream, ni avant-garde, visuel et sonore; les étanchéités d’antan semblent avoir cédé face au débordement créatif.

Il a peur. Mais il y va. Un communiqué a annoncé une demi-heure avant le concert que Woodkid jouerait gratuitement, dans le plus petit club du festival, 350 personnes en serrant bien. La file est dense. Beaucoup de jeunes filles, au premier rang; certaines sont assises sagement par terre. Un quintette à cordes. Un grand piano. Le dépouillement absolu pour un artiste qui a fait de la pompe son économie. Mathieu Jaton annonce l’artiste. Le directeur du festival n’ignore pas qu’il écrit à cet instant sa propre légende après celle de Nobs. «Parmi ces surprises qui ont fait le mythe du Montreux Jazz Festival, merci d’accueillir Woodkid!» Six ou sept tubes. «Iron», «I Love You», une très belle nouveauté, «Go», d’un son parfait: les gestes patauds, poétiques, d’un chanteur qui met à nu sa machinerie lyrique.

Il y a une fragilité précieuse dans ce court spectacle. Les harmonies simples, des bribes de texte, ce n’est plus la chevalerie enflée de ses messes concertantes. Mais un post-adolescent rigoureux qui chante Brooklyn comme s’il s’agissait d’une terre inconquise. Il se retourne vers les violons, fait mine de les diriger. Il disait dans l’après-midi que le corps était l’outil émotionnel par excellence: «Au fil des concerts, je me suis aperçu que, mieux que toutes les images et les subterfuges techniques, c’est le corps que les gens regardent. Je traque ce point de résonance entre l’espace et mon ventre.» Woodkid s’en va. Il laisse des chairs de poule. Il s’apprête à réaliser un film. Ou à écrire un opéra. Peu importe, pourvu qu’il vibre.

Les harmonies simples, des bribes de texte, ce n’est plus la chevalerie enflée de ses messes concertantes

«J’ai parfois des crises de snobisme, mais la plupart du temps, mes goûts sonttrès populaires»