Qu'est-ce qu'un documentaire peut apporter de plus sur le cas Woody Allen? Que peut-on encore apprendre des phobies du cinéaste? de sa détestation des voyages? de ses origines juives? de sa mère possessive? de son rapport aux femmes? de ses incertitudes d'artistes? Pas grand-chose en vérité tant Woody Allen, à travers ses films d'abord, ses interviews ensuite, aime prendre sa subjectivité biographique comme mesure du monde. Le cinéaste new-yorkais n'est pas un artiste secret. Ce n'est donc pas à une confession publique que nous convie Barbara Kopple avec Wild man blues, mais à une vérification autobiographique.

Oui, Woody Allen est claustrophobe («Je vous prie de ne pas tous vous lever en même temps). Oui, il tient à sa santé comme à la prunelle des yeux de Soon Yi («Pour mon petit-déjeuner, n'oublie pas mon cocktail de vitamines et d'aspirines pour enfants»). Oui, le New-

Yorkais éprouve de la répulsion pour la race canine («Je préfère être mordu par un chien que léché»). Oui, il aime faire salle de bains séparée. Oui, ce fils reconnu du monde entier continue de subir l'autorité de ses parents nonagénaires (l'ultime séquence, où on le voit se faire gronder par sa mère, est irrésistible). Oui, Woody Allen adore jouer de la clarinette.

C'est d'ailleurs l'objet même de Wild man blues: suivre jour et nuit l'auteur de Manhattan lors sa tournée européenne avec son orchestre New Orleans. «Nous étions avec lui entre seize et dix-huit heures par jour. Il ne savait même plus quand nous tournions ou non. Il ne m'a rien refusé» dit Barbara Kopple. En échange, la documentariste n'a jamais tourné contre Woody, mais en complicité avec son sujet qui, d'évidence, a réussi à faire de ce documentaire un nouvel opus allenien.

En acceptant de se cacher derrière son modèle, Barbara Koppel prenant le risque de la redondance ou d'une certaine complaisance. La documentaliste y échappe pour au moins deux raisons. La première tient à l'observation des corps, et celui de Woody Allen en priorité. On n'avait encore jamais vu l'auteur de September empaqueté dans un peignoir blanc infiniment trop grand pour lui ou à torse nu en train de crawler dans une piscine de palace ou encore perdu dans son côtelé, les jambes croisées comme presque seules les femmes savent le faire (le pied de la jambe du dessus pouvant entourer la cheville de la jambe du dessous). Cela n'a l'air de rien, mais avoir accès au corps (encore jeune) de Woody Allen, c'est comprendre quelque chose de son sens inné du burlesque et de sa volonté à faire de sa carcasse – plus encore que de son cerveau – l'outil premier de son travail. Comme Godard, Woody Allen est un athlète. Il s'entraîne quotidiennement au tennis et au baseball. Et il faudra bien un jour, au-delà des préjugés qui voudraient faire de l'art et du sport deux entités antagonistes, étudier leur proximité.

La seconde raison de la réussite de Wild man blues tient à la résolution de ce qui fut un scandale: le couple Woody Allen/Soon Yi Previn, totalement banalisé sous la caméra de Barbara Koppel. Quarante ans séparent les époux. Ce n'est pas frappant tant Woody l'hypocondriaque exige de sa jeune épouse un comportement protecteur. Mais surtout, on se dit que jamais Woody le sédentaire se serait prêté au jeu des réceptions mondaines, aux premières des défilés de mode (hélas, la séquence a été coupée au montage) et autres bains de foule s'il n'était poussé par sa jeune épouse qui, comme une héroïne allenienne, se montre aussi cruelle que lucide sur son homme. Mais Woody adore ça! Pouvoir se plaindre. C'est même la quintessence de son expression.

«Wild man blues», de Barbara Koppel, avec Woody Allen. A Genève.